"Décidé à ne plus demeurer à Ronnebourg, qui me retraçait des souvenirs trop déchirants, et qui d'ailleurs est trop éloigné de la capitale, je fus charmé de l'acquisition de Risberg, et je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu de jours après la mort de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour continuer ce fatal écrit. Femme adorée! pourrai-je vous parler de vous-même, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur et de remords? Sainte et pure amitié! toi qui dois expier tous les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois désormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un nouveau zèle et soutenir mon courage.
"Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je comptais cependant n'y faire que peu de séjour, et j'en voulus profiter pour connaître tous les environs. La veille du jour où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j'avais déjà passé devant, et déjà j'en avais entendu sortir ces sons touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux qui m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis l'effet dès ce premier instant. J'avais entendu des voix plus belles et plus étendues, mais jamais aucune qui m'eût fait autant de plaisir. Je vous écoutai longtemps; et lorsqu'enfin vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyais encore entendre ces accents qui répondaient à mon coeur.
"J'y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m'entraînait malgré moi. J'avoue cependant que je désirais avec ardeur de voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus aussi être conduit par la curiosité. J'imaginai de vous attirer à votre croisée en chantant avec vous; ce moyen me réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais dès cet instant vos traits furent gravés dans mon coeur, et j'aurais voulu ne plus vous quitter.
"Oh! que ne puis-je m'arrêter sur tous ces détails qui me sont si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite écoulé, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes! Combien j'étais heureux quand, totalement occupé de ce nouveau sentiment qui remplissait mon âme, et qui l'absorbait en entier, je n'existais plus qu'à Rindaw, et j'oubliais le reste de l'univers! quand, en vous quittant le soir, je n'emportais d'autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle suffisait à mon bonheur! Je n'éprouvais ni cette ardeur inquiète et tumultueuse que m'inspirait Louise, ni cette tranquillité monotone, ce repos du coeur et des sens que je trouvais près de Matilde. Délicieusement agité, un charme inconnu semblait s'être répandu sur toute mon existence; rien ne m'était indifférent; vous embellissiez tout à mes yeux. Chaque objet me rappelait Caroline, ou plutôt je ne pensais plus qu'à elle seule au monde. Pendant deux mois, l'unique lettre que j'écrivis fut pour demander la permission de passer l'été dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps durerait éternellement. J'oubliai le passé, l'avenir; j'oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur passé? Hélas! dans cet instant encore, j'oubliais que je ne dois plus vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des hommes.
"Ah! c'est de lui, de lui seul que je dois m'occuper! Il y a un mois que je reçus une lettre de lui, et ce fut cette lettre qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon silence, et Matilde en était également surprise. Matilde! son nom seul déchira mon coeur, et me fit sentir qu'il était tout à Caroline….. Je posai la lettre, pendant longtemps sans pouvoir en achever la lecture; enfin je la repris, et ce qui suit me rassura:
"Auriez-vous changé d'idées sur elle et sur nos projets? me disait le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami? Tout ce que vous devez craindre est de nous laisser là-dessus dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie à une lettre que je vous écrivis l'automne passé à ce sujet. Relisez-la; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne pourrais jamais vous pardonner serait de me tromper et de me sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher Lindorf; et surtout soyez vrai sur l'état actuel de votre coeur: c'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas changé pour votre ami, etc."
"Cette lettre fut un trait de lumière pour moi: elle m'éclaira tout à la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes devoirs envers le meilleur des amis. Hélas! je crus les remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière, en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en disposer à son gré. Pouvais-je prévoir que cette confiance même était un outrage, et que je lui demandais son aveu pour lui ravir son bien le plus précieux? Conduit par une affreuse fatalité, j'étais donc destiné à l'offenser dans tous les temps, et de toutes les manières les plus sensibles. O Walstein, Walstein! quel plus grand mal t'aurait fait un ennemi mortel? Mais si cet écrit a l'effet que j'en attends; si celle qui doit le lire sent le prix d'une âme comme la tienne, puis-je encore avoir des remords?
"Je joins ici, N° III, la copie de la lettre que j'écrivis au comte le jour même où je reçus la sienne: daignez la parcourir. C'est la dernière fois que vous vous occuperez d'un malheureux qui vous conjure lui-même de l'oublier pour jamais. Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous adorait."
Copie de la lettre du baron DE LINDORF au comte DE WALSTEIN, ambassadeur à Pétersbourg.
15 Août 17…