No. III.
"Vous n'avez que trop bien deviné, mon cher comte, ce qui se passe dans le coeur de votre ami. Oui, sans doute, j'ai un aveu à vous faire, et d'autant plus pénible à présent, que je l'ai trop différé. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le serment que votre lettre m'a seule éclairé sur la nature de mes sentiments, et que, l'instant avant de la recevoir, j'étais encore dans la sécurité, ou plutôt je jouissais de l'état le plus doux, le plus heureux que j'aie connu de ma vie, sans chercher à en pénétrer la cause? O mon ami! c'est l'amour; oui, c'est ce véritable amour dont vous me parliez si souvent, en m'assurant que je ne le connaissais pas encore. Grand Dieu! comme vous aviez raison, et combien ce que j'éprouve est différent de ce que j'ai senti jusqu'à présent! Ah! sans doute, l'amour est la source du bonheur, du seul bonheur que l'homme puisse goûter. Si vous saviez comme ces deux mois se sont écoulés! ils ne m'ont paru qu'un instant; et cependant j'ai des volumes de détails à vous faire. Il n'y en aurait pas un qui ne servît à me justifier à vos yeux. Ah, mon ami! elle réunit tout, ingénuité, grâces, talents, vertus, et cette modestie qui met tant de prix à tout le reste. Une figure charmante est le moindre de ses avantages: on l'oublie dès qu'on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les touches d'un clavecin, pince les cordes d'une harpe, anime la toile ou le canevas, et qu'elle seule a l'air d'ignorer tout le charme qu'elle répand autour d'elle! O Walstein! si vous l'entendiez chanter; si vous l'entendiez lire nos grand poëtes, et leur donner une grâce nouvelle par son organe et par son expression; si vous voyiez surtout comme elle se fait adorer de tout ce qui l'entoure; si vous étiez le témoin de ses attentions touchantes pour une vieille parente infirme et aveugle; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui faire animer la vie! Oui, si vous étiez avec moi et près d'elle, j'aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle de vous voir blâmer mon choix…. O mon ami! je le sens bien, sans elle il n'est plus de bonheur pour moi: elle seule me l'a fait connaître. Ce n'est qu'auprès d'elle que j'ai retrouvé ce calme, cette sérénité, j'oserais dire cette paix de l'âme que je croyais incompatible avec l'amour. Je ne suis plus le même; elle m'a entièrement changé. Le bouillant, l'impétueux Lindorf, content de la voir, de l'entendre, de faire chaque jour quelques progrès dans son coeur, d'oser espérer qu'il est aimé sans même oser le demander, ne désirait pas d'autre jouissance. Oui, j'aurais passé ainsi ma vie entière; mais votre lettre m'a tiré de cette douce léthargie: elle m'a fait sentir vivement que je ne puis être heureux sans l'aveu de mon ami et sans la certitude que mon bonheur n'altérera celui de personne.
"Matilde! tendre et généreuse Matilde! conserverez-vous votre estime et votre amitié à celui qui put vous voir sans vous adorer, et qui, certain du bonheur d'être à vous, n'a pas su se défendre contre une passion tyrannique? Et vous, cher Walstein, pourrez-vous me pardonner et m'aimer encore, moi que vous aviez déjà tant de raisons de haïr, et que vous destiniez à devenir votre frère; moi qui renonce à ce titre si doux? Mais non, je n'y renonce point: je vous remets la décision de mon sort; soyez-en l'arbitre absolu, et recevez le serment que je fais d'être ce que vous voulez que je sois: si c'est l'époux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer à mon amour: il tient à mon existence; mais je jure de le renfermer toute ma vie au fond de mon coeur, et de me conduire de manière à vous le faire oublier à vous-même. Ce tort involontaire et toujours ignoré, loin de nuire au bonheur de votre soeur, l'assurerait encore plus. Réfléchissez-y bien, mon cher Walstein; et avec quelque impatience que j'attende votre réponse, ne la précipitez pas. Pensez qu'elle sera l'arrêt du sort de votre ami. L'instant après l'avais reçue, je m'éloigne d'elle pour jamais, ou je tombe à ses pieds pour lui consacrer ma vie entière. Jusqu'alors je saurai me taire; elle ignorera combien elle est adorée… — Ah! si la voyant tous les jours, et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l'ordonnez, je saurai, loin d'elle, le garder toute ma vie? Si je dois renoncer à elle, vous-même, mon cher comte, vous n'apprendrez jamais son nom: il restera caché pour toujours dans le fond de mon coeur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si j'obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai connaître celle qui mérite les adorations de l'univers! Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir à tous égards à mon choix, et partager mon bonheur! Mais, je vous le répète, ce bonheur ne peut exister s'il coûtait une seule larme à Matilde et un seul regret à son frère."
"Ainsi tout contribuait à mon aveuglement, jusqu'à ce mystère que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous eût fait connaître au comte prévenait au moins l'aveu d'une passion criminelle; il me rendait moins coupable; mais je crus vous le devoir à vous-même ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je nommée, quand j'ignorais même si j'aurais celui de vous offrir ma main? Un autre motif me fit aussi garder le silence. Votre immense fortune, cette fortune dont j'avais gémi plus d'une fois, et qui m'eût peut-être empêché d'oser vous déclarer mes sentiments, si la mienne eût été moins considérable, pouvait influer sur la décision du comte; et je voulais qu'elle fût absolument libre. C'était assez, c'était trop même de lui avoir avoué que tout le bonheur de ma vie en dépendait.
"J'attendais sa réponse avec la plus vive agitation. Quelquefois, me reposant sur sa générosité, sur ses principes, mon coeur se livrait au plus doux espoir; d'autres instants, connaissant combien il tenait à son projet, et son extrême tendresse pour sa soeur, je craignis qu'il n'exigeât le sacrifice de mon amour, et ce sacrifice, auquel je m'étais engagé, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel étrange effet de l'espèce de sentiment que vous m'aviez inspiré! Ce n'était qu'éloigné de vous que j'éprouvais cette horrible perplexité: dès que je vous revoyais, elle disparaissait. Je retrouvais auprès de vous cette même tranquillité, ou plutôt cet état de bonheur et de jouissance continuelle qui ne laisse place à aucune inquiétude. Il me semblait impossible alors que rien pût nous séparer. Cette amitié si tendre que vous me témoigniez avec tant d'ingénuité, les bontés marquées de la baronne, les propos même qu'elle me tenait en votre absence, tout aidait à l'illusion; tout me conduisait à croire que j'allais être le plus heureux des mortels. Mais je l'étais déjà, et ces trois derniers mois devaient compenser un siècle de peines et de tourments. Si leur souvenir n'empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me tiendra lieu de bonheur. — Ah! lorsque je sentirai trop le poids de cette vie, je me transporterai à Rindaw; je me dirai: Je passai trois mois près de Caroline; puis-je me plaindre de mon sort?…
"Enfin je la reçus cette réponse si désirée, si redoutée. Je ne pouvais plus tenir à mon impatience; je sentais à chaque instant que mon secret allait m'échapper. Je courus moi-même au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompée; elle y était. Je tremblais si fort en la recevant des mains du facteur, qu'il s'en aperçut, et crut que je me trouvais mal. Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j'y fus seul, je restai près d'un quart d'heure sans oser l'ouvrir et même sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette émotion excessive? Ne devais-je pas connaître le plus généreux des hommes et le meilleur des amis?
"Ah! sans doute c'était un pressentiment de la vérité et de mon crime involontaire. Enfin, cette émotion s'accrut au point que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre, résolu de ne la lire que chez moi. Je m'éloignai de suite; mais je n'eus pas fait cent pas hors de la ville, que, descendant promptement de mon cheval, je l'attachai à un arbre, et je rompis ce cachet qui renfermait mon arrêt, résolu, s'il m'était contraire, à ne vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas là, était de partir sur-le-champ, de joindre le comte a Pétersbourg, et de chercher auprès de lui les forces dont j'avais besoin pour lui sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux m'accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur… — Ah! Caroline, jugez de mes transports lorsque je lus ce que je joins ici!"
Lettre du comte DE WALSTEIN au baron DE LINDORF.
A Berlin.
Saint-Pétersbourg.