"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus qu'à elle dans l'univers entier; ou, si votre bonheur vous laisse quelques instants pour l'amitié, employez-les à vous dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux Lindorf! vous aimé: vous êtes sûr d'être aimé! vous avez trouvé le coeur qu'il vous fallait, l'âme qui sympathise avec la vôtre, celle à qui l'Etre-Suprême dit en la formant sur le même modèle: Je vous crée l'une pour l'autre? — Et tu crains que je ne m'oppose à ses décrets immuables, que je ne t'arrache à celle qui t'était destinée de tout temps! Je n'en doute pas; il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le sentir et l'inspirer. Le voilà précisément cet état qui m'a toujours paru la félicité suprême, dont j'avais l'idée au fond de mon coeur, et que je croyais une chimère: j'en voyais bien quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise; mais je l'attribuais à la simplicité des champs, et ne croyais pas possible qu'on la pût trouver ailleurs. Il m'est bien doux que ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu'on peut être heureux sur cette terre, et l'être par le sentiment. Tout m'assure la vérité du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu'à ce sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serais un barbare d'accepter. L'intérêt même de ma soeur, son intérêt bien entendu, me le défendrait quand le vôtre ne m'aurait pas décidé. Vous êtes honnête homme, et je vous crois lorsque vous m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'aurait pas la première place dans votre coeur. Mais êtes-vous sûr d'y réussir? Non, mon ami: je suis convaincu qu'il n'est pas possible de tromper une femme là-dessus; et votre malheur à tous les deux serait une suite infaillible de cette découverte.
"Je veux même tranquilliser tout à fait votre délicatesse et votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est certainement fort attachée; vous êtes le premier et le seul homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela vienne de son caractère, de son éducation ou de sa grande jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilité profonde qui fait qu'une première inclination décide ou du bonheur ou du malheur de la vie. Je ne sais même trop si on doit donner ce nom à ses sentiments pour vous.
"Il m'a paru que l'imagination était plus exaltée que le coeur n'était touché; que la contradiction et les obstacles lui avaient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-être n'était dans le fond que la simple amitié. A mon dernier voyage à Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaieté même avec laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me parlait cependant de vous avec tendresse; mais elle pleurait, riait tout à la fois, et jurait qu'elle vous aimerait toujours en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en inquiétais pas, parce que, je vous l'avoue, je prévoyais un peu ce qui est arrivé; et, dans le cas où je me serais trompé, je voyais bien des bons côtés dans cette façon d'aimer. Je ne doute pas qu'elle ne se console très-vite, et qu'elle ne soit même charmée de vous savoir heureux.
"Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très-aimable; peut-être aidera-t-il à sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez l'esprit en repos là-dessus, et croyez que la soeur et le frère seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que d'en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette lettre, en faire hommage à celle que vous aimez, et qui le mérite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me parait qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour, vous avez conservé de la raison et de l'empire sur vous-même. Combien je m'impatiente d'en juger par mes propres yeux, et, comme vous le dites, d'applaudir à votre choix! Ce plaisir sera peu retardé. Je prépare tout pour mon retour à Berlin, et vous ne pouvez plus m'écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras. Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystère l'un pour l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu'à présent. Il m'en coûtait trop de vous affliger et de vous faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être cessera-t-il à mon arrivée; peut-être aussi suis-je destiné à ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie pas, mais que je voudrais partager avec vous.
"O Lindorf! il existe une Elle aussi pour moi; et vous serez bien surpris quand vous apprendrez….; mais pas un mot de plus jusqu'à ce que je vous revoie. J'espère vous trouver heureux ou bien près de l'être: voilà du moins un bonheur dont je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez à Elle de votre ami: si elle sait qu'elle a remplacé ma soeur, dites-lui que j'ai déjà pour elle les sentiments d'un frère. Peut-être aurai-je bientôt une amie à lui présenter. Qu'elle la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous méritez de l'être, et je n'aurai plus rien à désirer."
P. S. "Si vous n'étiez pas amoureux j'aurais peine à vous pardonner deux étourderies, la première, est de n'avoir point daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en chemin, ni où vous êtes à présent. J'imagine que c'est toujours à Berlin, et je vous écris à votre adresse ordinaire. L'autre est de ne pas me dire un mot de la mort de votre oncle le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs, et je vous félicite de cette augmentation de fortune; mais ce n'est pas ce qui vous touche à présent. La clause de la succession qui vous oblige à vous marier dans l'année vous paraîtra cependant douce à remplir. Adieu, cher Lindorf. Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de choses à nous dire!"
"J'ai fini, Caroline; vous savez le reste, et les expression ne rendraient pas ce que j'ai éprouvé depuis l'instant où j'ai reçu cette lettre, depuis celui surtout qui m'a découvert combien j'étais coupable. Je commençai cet écrit hier en vous quittant. A peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et mes yeux fatigués peuvent à peine vous tracer un adieu effacé par mes larmes et vous conjurer de pardonner au malheureux qui troubla la tranquillité de vos jours. Puissiez-vous, en l'oubliant entièrement, retrouver cette paix, cette sérénité qui faisaient votre bonheur! Ah! croyez-moi, Caroline; croyez l'ami qui vous connaît mieux que vous-même, et qui connaît aussi celui à qui vous devez désormais consacrer vos sentiments et votre vie: ce n'est qu'auprès de lui, ce n'est qu'en le rendant heureux comme il le mérite, que vous le serez vous-même. Mais vous avez lu; votre coeur a prononcé; il est sans doute à lui seul, et je n'ai plus rien à vous dire.
"Je n'ai pris encore aucun parti sur moi-même; je ne sais ni ce que je deviendrai, ni ce que je dirai au comte. Peut-être lui devrais-je une confidence entière; mais un mot qui m'est échappé dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux dépens de ma vie, me l'interdit à jamais.
"Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon coeur ni de ma bouche. Je m'interdis jusqu'à la douceur de prononcer ce nom chéri…. Grand Dieu! suis-je assez malheureux! Adieu, adieu, Caroline! adieu pour jamais, puisque je m'impose la loi de ne plus vous revoir que lorsque j'aurai cessé de vous adorer! Oh! si cet amour pouvait s'épurer assez pour ne plus voir en vous que l'épouse du comte de Walstein; si je pouvais une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui! Il n'y a plus pour moi que cette espérance ou la mort… Adieu, Caroline! je cours vous remettre ceci, vous revoir….. Non, je ne vous verrai pas, je ne vous regarderai pas; vous êtes l'épouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c'est à la comtesse de Walstein que je vais donner ces papiers, ce portrait. Caroline! elle n'existe plus pour moi……. Voilà l'heure où vous devez vous rendre au pavillon: vous y êtes, j'y vole….. Grand Dieu! donnez-moi des forces, soutenez mon courage!"
Nous n'essaierons pas de donner une idée des sentiments de Caroline après cette lecture. Comment exprimer ce qui se passait dans un coeur partagé entre l'amour et les remords, l'admiration, et peut-être même un peu de jalousie? Louise et Matilde l'occupèrent tour à tour: elle relut les endroits où il parlait d'elles. Combien elle trouva de feu, d'enthousiasme dans l'expression de sa passion pour Louise! En la comparant aux sentiments qu'il lui avait témoignés, elle fut tentée de croire que ceux-ci n'étaient plus que la tranquille amitié. Et cette jeune et jolie Matilde…, qu'elle est heureuse d'oser aimer Lindorf, d'oser le dire!… Oui; mais qu'elle est à plaindre de n'être pas aimée! Charmante Matilde! généreux Walstein, méritez-vous de trouver des ingrats? Elle se rappela très-bien que, pendant les huit jours qui précédèrent son mariage, le comte lui avait parlé de cette soeur, et de l'espoir qu'elles se lieraient ensemble: comme elle formait alors son projet de séparation, elle y avait fait peu d'attention. — Quelle cruelle suite de circonstances venait retracer à son esprit cette belle-soeur qu'elle offensait aussi par l'endroit le plus sensible, à qui elle enlevait un coeur sur lequel elle avait tant de droits! Mais elle paraissait peu sentir le prix de ce coeur. Caroline relut la lettre où le comte en parlait à Lindorf; et quoique la légèreté de Matilde dût être à tous égards une consolation pour elle, elle eut peine à la lui pardonner.