Elle était encore plongée dans les différentes réflexions qui devaient suivre une lecture aussi intéressante pour elle, et ne s'apercevait pas que la matinée entière était écoulée, lorsqu'un laquais de la baronne vint la demander. Elle n'eut que le temps de rassembler à la hâte tous les papiers épars autour d'elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau. Elle allait sortir, lorsqu'elle s'aperçut que la petite boîte à portrait était restée sur la table; elle la mit vite dans sa poche, et courut rejoindre son amie qu'elle avait laissée trop longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M. de Lindorf, qu'elle ne pouvait pas lire. — Tenez, mon enfant, lui dit-elle dès qu'elle entra, voyez ce que dit ce cher baron, que nous n'avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce qui le retient; je ne puis exprimer combien il me manque. La triste Caroline, s'attendant bien à ce qu'elle allait lire, soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. "M. le baron offrait ses hommages à ces dames. Forcé de partir le jour même pour des affaires essentielles et pressées, il n'aurait pas l'honneur de les revoir; mais, en les assurant de sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur estime et leur amitié, etc."
Oui, sans doute, Caroline savait d'avance tout le contenu de ce billet: elle ne fut pas surprise, mais émue au point de ne pouvoir l'articuler. Cette conviction qu'elle ne le reverrait plus, que tout était fini et pour elle et pour lui; le contraste du style étudié et froid de ce billet, avec le cahier qu'elle venait de lire; ces mots d'estime et d'amitié, tracés de la même main qui venait de lui peindre avec tant de feu les sentiments les plus vifs et les plus passionnés; la contrainte où elle était vis-à-vis de son amie; toute sa situation enfin devint si cruelle, qu'elle avait peine à la supporter. Aurait-on cru que son supplice pût augmenter encore? Elle achevait à peine les derniers mots de ce billet, en s'efforçant de retenir des larmes qui inondaient ses joues: elle voulut les essuyer, tira son mouchoir de sa poche; la petite boîte qu'elle venait d'y mettre, et qui, dans cet instant, était bien loin de sa pensée, s'échappe, roule à ses pieds, s'ouvre en tombant, et présente en entier à Caroline ces traits, cette figure qu'elle n'avait pas encore osé regarder. Ce petit accident était bien naturel, et, si l'on veut, bien peu de chose; cependant il fit une impression incroyable sur Caroline: elle n'aurait pas été beaucoup plus vive quand le comte en personne se fût offert à sa vue pour lui reprocher son attachement. Un cri lui échappe; elle se jette sur la boîte, la relève en détournant les yeux, et sort de la chambre avec précipitation, sans savoir pourquoi elle fuit ni ce qu'elle fuit… Un instant suffit pour la remettre. Elle rentre, trouve la chanoinesse surprise de son cri et de sa fuite soudaine, mais bien plus altérée encore du billet d'adieu de Lindorf et de ce départ subit. Une cataracte décidée, qui s'épaississait tous les jours et lui laissait à peine distinguer les objets, l'avait empêchée de voir le portrait. Caroline put dire ce qu'elle voulut. Il lui fut plus facile de répondre sur cet objet que sur les lamentations, les questions, les suppositions de la baronne à propos du prompt départ de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait toutes ses mesures, déconcertait tous ses projets, et la mettait au désespoir; il fallut que Caroline, tout affligée qu'elle était elle-même, s'épuisât pour la consoler. La meilleure manière aurait été sans doute de lui prouver, en lui avouant son mariage, combien ses projets étaient chimériques.
Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait été son idée en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d'avoir alors pour son amie une entière confiance; mais cet aveu, qu'elle avait si fort désiré de lui faire, dont elle avait si ardemment sollicité la permission, lui paraissait alors tout ce qu'il y avait de plus pénible et de plus difficile. Comment prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts avec lui, oser dire soi-même: Je fais le malheur de l'être le plus vertueux, le plus grand, le plus digne d'être heureux; et quand je devrais m'estimer trop heureuse de lui appartenir, de porter son nom, j'ai pu m'abandonner à la plus injuste antipathie? Cette antipathie n'était pas le seul sentiment dont elle eût à rougir… Le nom de Lindorf lui coûtait bien autant à prononcer que celui de son époux. Elle résolut donc d'attendre, pour parler, et la réponse de son père et la suite des événements, et de supporter aussi bien qu'il lui serait possible les regrets de la chanoinesse sur le départ de Lindorf. Elle le regrettait, il est vrai, trop elle-même pour que leurs coeurs ne fussent pas à l'unisson; et ce sujet de conversation, tout pénible qu'il était quelquefois, ne laissait pas d'intéresser vivement son coeur, et d'avoir un attrait inouï pour elle.
Caroline devint plus assidue auprès de son amie qui, d'ailleurs, privée de la vue, avait plus que jamais besoin de ses tendres soins. Elle n'alla plus au pavillon; tous ses meubles revinrent l'un après l'autre dans son appartement. Mais ses instruments, la musique, et même ses pinceaux, furent longtemps oubliés ou négligés. Il faut avoir l'âme tranquille pour s'occuper avec quelque suite à quoi que ce soit. Tous les moments où elle était chez elle furent employés à relire son cahier et ses lettres, à penser à cette belle Louise, à cette jolie Matilde, au comte, à se perdre dans une foule de réflexions qui n'avaient aucune suite, et qui finissaient ordinairement par un déluge de larmes.
Elle s'est aussi familiarisé avec ce portrait qu'elle ose à présent regarder, qu'elle regarde à chaque instant, et même avec une émotion qui n'est pas sans plaisir. Grand Dieu! dit-elle quelquefois, si à tant de vertus il joignait encore cette figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne de lui? Mais le suis-je même à présent? Ah! non sans doute, et le meilleur des hommes méritait un coeur entièrement à lui.
Alors elle s'attendrissait sur les malheurs du comte, admirait ses vertus, gémissait de n'avoir pas celle de se sacrifier pour faire le bonheur d'un être si sublime, et regrettait presque, dans ses moments d'enthousiasme, d'avoir fait partir cette lettre si dure, si cruelle, où elle lui disait si positivement qu'elle ne pouvait l'aimer ni le voir. Mais ces regrets duraient peu; un sentiment plus tendre la ramenait bientôt à Lindorf. Elle s'étonnait d'avoir pu s'occuper d'un autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le portrait et prenait le cahier: c'était l'ouvrage de Lindorf; c'était sa main chérie qui l'avait tracé. Oui, mais c'étaient encore les vertus et l'éloge du comte; et cette lecture répétée augmentait chaque jour son admiration et ses remords…
Laissons quelque temps l'aimable Caroline réfléchir, s'attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les lettres du comte, et voyons ce que faisaient, pendant ce temps-là, ces deux amis: aussi bien la solitude profonde de Caroline, sa vie monotone, les combats de son coeur, ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n'était pas de l'ennui qu'elle éprouvait, c'était un état d'agitation continuelle. Au moindre bruit qu'elle entendait, elle tressaillait. Son imagination, sans cesse occupée de Lindorf et du comte, lui persuadait que l'un des deux arrivait à Rindaw. Quoi! ce Lindorf qui s'est banni pour jamais de sa présence, peut-elle penser qu'il reviendra? Non. Quand elle raisonne avec elle-même, quand elle relit son cahier, quand elle se rappelle tout ce qu'il doit au comte, elle dit de bonne foi: Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais l'imagination et l'amour ne raisonnent pas toujours, et, sans trop se l'avouer elle-même, elle pensa plus d'une fois qu'il n'aurait pas la force de tenir sa résolution.
Elle se trompait. Au fond de la Silésie, dans la triste terre de Ronnebourg, Lindorf gémissait de son crime involontaire, et trouvait que ce n'était pas trop de sa vie entière pour l'expier. Oh! combien de fois il fut tenté de la terminer cette vie qu'il ne pouvait plus consacrer à Caroline, et qui jusqu'alors avait été si fatale au meilleur des amis! Mais il les connaissait trop tous les deux pour n'être pas sûr que c'était leur ôter pour jamais leur bonheur et leur tranquillité. Le fameux roman de Werther était presque son unique lecture, et il produisit sur lui l'effet contraire à celui qu'il en attendait. Il y cherchait des forces, des motifs, un modèle pour se décider à mourir. Il n'y vit que le désespoir de Charlotte, celui d'Albert, celui de l'ami de Werther; et, plus généreux que lui, il aima mieux vivre et souffrir que d'empoisonner les jours de ceux qu'il aimait.
Dans les premier temps de son séjour à Ronnebourg, la vie lui était devenue si odieuse, et le sacrifice qu'il faisait en la supportant lui parut si grand, qu'il crut par là réparer tous ses torts, et que cette idée même servit à sa consolation. D'ailleurs, si ses passions étaient violentes, elle ne duraient pas longtemps. Malgré sa subtile distinction sur les différentes sortes d'amours, il avait adoré Louise. Sans aimer Matilde avec la même fureur, il est certain qu'elle commençait à faire une impression assez vive sur son coeur lorsqu'elle lui fut enlevée. On a vu depuis à quel excès il avait aimé Caroline. Espérons que le temps, ou quelque autre attachement, le guérira de cette passion malheureuse. Son coeur est trop honnête, il aime trop son ami, pour chercher à conserver un amour qu'il regarde comme un crime.
Il y avait cependant plus d'un mois qu'il vivait en reclus à Ronnebourg, et que sa guérison n'était pas bien avancée, lorsqu'un jour qu'il essayait pour la seconde fois d'écrire au comte, sans trop savoir ce qu'il devait lui dire, il le voit lui-même entrer dans sa chambre et se jeter dans ses bras.