A son arrivée de Pétersbourg, surpris de ne point trouver son ami à Berlin, d'apprendre des gens qu'il y avait laissés qu'il était à Ronnebourg, qu'il y était seul, il soupçonna quelque malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et son beau-père le chambellan, et repartit tout de suite pour s'éclairer des motifs d'une retraite aussi singulière que celle de Lindorf, au moment où il le croyait au comble du bonheur. Dès que les premiers instants de surprise, d'émotion et d'attendrissement furent passés, le comte lui fit des questions dictées par le plus vif intérêt.

Cher Lindorf, dit-il, hâtez-vous de m'expliquer pourquoi je vous retrouve ici seul, triste, malade même; car vous voudriez en vain me cacher votre changement… O mon ami! développez-moi ce cruel mystère! qu'est devenue celle que vous aimiez? Pourquoi n'est-elle pas avec vous, unie à vous? Pourquoi mon ami n'est-il pas heureux? Lindorf l'aurait laissé parler plus longtemps. Il n'était pas préparé à lui répondre, et gardait un morne silence. Le comte se tut aussi; mais il pressait les mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, animée, semblait exiger sa confiance.

Quoi! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien? Ne suis-je plus votre ami, le dépositaire de vos secrets, de tous les mouvements de votre coeur? N'ai-je pas le droit d'y lire? — Oui! oui! s'écria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits imaginables; oui, vous êtes mon ami, le meilleur des amis; jamais je ne l'ai senti plus vivement que dans cet instant, où je suis obligé de vous refuser ma confiance. Le comte, surpris, recula quelques pas. O mon cher comte, ne vous éloignez pas de votre ami malheureux! ne me condamnez pas légèrement! Oui, je suis forcé de me taire, et vous m'approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Lié par l'honneur, par mes serments, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul. N'exigez aucun détail sur cette malheureuse affaire, et plaignez votre ami d'être privé de la triste douceur de vous la confier.

Le comte s'était rapproché de Lindorf; il le serrait dans ses bras, et ses larmes lui prouvaient combien il était affecté de sa situation. "Lié par l'honneur, par des serments!" lui dit-il Ah! tout est dit; je ne sais que trop moi-même à quel point un secret promis nous engage, et jamais aucune question indiscrète… Cependant, vous êtes libre de répondre ou non à celle-ci; mais elle échappe encore à mon amitié: Etes-vous malheureux sans retour, et ne vous reste-t-il aucun espoir? — Aucun! reprit Lindorf vivement. J'ai perdu pour jamais celle que j'adorerai toujours. Elle n'existe plus… Il allait ajouter… pour moi. Le comte l'interrompit par un cri: Ah Dieu! elle n'existe plus! Quoi! c'est la mort, l'affreuse mort qui vous a séparé d'elle! Cher et malheureux Lindorf! ah! combien je vous plains!

Lindorf faillit le détromper; mais craignant d'en avoir trop dit, et que le comte ne devinât la vérité, il ne fut pas fâché de lui voir prendre le change, et confirma par son silence cette idée de mort qui détournait tous les soupçons qu'il aurait pu avoir sur Caroline; mais il n'en avait aucun. Jamais il ne lui vint dans l'esprit que sa jeune épouse fût cette femme tant aimée et tant regrettée. Depuis longtemps absent de la Prusse, il ignorait également, et la situation de Rindaw, et celle du château de Risberg. Il ne savait pas même alors que Lindorf l'eût habité, et qu'il eût formé là cette connaissance si fatale à son repos. D'ailleurs, il savait que son épouse était vivante, se portait bien, et il demeura persuadé que quelque événement tragique avait privé de la vie l'amante de Lindorf. Le sombre désespoir où celui-ci demeura quelque temps après cette conversation ne lui laissait aucun doute là-dessus. Il s'efforça de le calmer, et lui demanda s'il ne voulait pas revenir avec lui à Berlin. — Non, non, s'écria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le puis, il faut que je quitte ce pays; il faut que je voyage pendant quelques années. Ne vous opposez pas à un parti nécessaire et absolument décidé. J'ai compté sur vous pour m'en obtenir la permission; la paix actuelle me la fait espérer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il faut que je parte; il faut que je m'éloigne d'ici. Le comte, ignorant tout, jugea qu'il avait de fortes raisons de quitter la Prusse, et combattit d'autant moins son idée, qu'il pensa que quelques années de voyage le distrairaient de sa douleur. Il lui promit d'obtenir son congé, et il ajouta après quelques moments: Il est très-possible, mon cher Lindorf, que je parte avec vous. — Vous, Walstein? — Oui, moi-même, mon ami. Peut-être aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m'éloigner de ma patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et nous serons moins malheureux. — Malheureux? s'écria Lindorf; est-ce à vous; est-ce au comte de Walstein à parler de malheur? — Je comprends votre surprise, lui dit le comte en s'asseyant près de lui; il est temps de la faire cesser, et de vous dévoiler un secret que je vous ai caché malgré moi. Cher Lindorf! puis-je vous blâmer du mystère que vous me faites, puisque vous ignorez que je suis marié depuis plus de deux ans?

Lindorf ne joua pas la surprise, il lui eût été impossible dans ce moment-là de feindre ce qu'il n'éprouvait pas. Mais son embarras, sa rougeur, tout ce qu'il éprouvait réellement, et qui se peignait sur son visage, lui donna l'air de l'étonnement. Le comte poursuivit: Oui, mon ami, je suis uni à la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d'être heureux. Je vais vous raconter en détail ma triste histoire; c'est une consolation pour moi de vous ouvrir mon coeur. Puissé-je vous voir convaincu, ainsi que je commence à l'être, que c'est dans l'amitié seule que nous devons chercher notre bonheur.

Alors il commença cette cruelle confidence, que Lindorf prévoyait et redoutait au-delà de toute expression, ce récit qui confirmait son malheur, ses remords, et qui déchirait son âme. Quelle impression dut faire sur cette âme agitée le nom de Caroline répété à chaque instant, ce nom si bien gravé dans son coeur, et qu'il devait avoir l'air d'ignorer! Ah! si Lindorf eut des torts, s'il fut la cause involontaire des malheurs du meilleur des hommes, ce qu'il souffrait dans cet instant suffit pour les expier et pour intéresser tout lecteur sensible à sa situation. Le comte prit son récit du plus loin. Il lui raconta que c'était le roi qui, connaissant l'immense fortune de Caroline, avait eu l'idée de ce mariage et lui avait écrit à ce sujet. Ce motif, dit le comte à son ami, et même la volonté du roi, qui paraissait désirer vivement cette union, influèrent moins sur ma décision que l'âge et le genre d'éducation de celle qu'on me destinait. Caroline de Lichtfield, sort à peine de l'enfance, élevée à la campagne et dans la plus grande retraite, n'ayant jamais vu d'homme qui pût faire impression sur son coeur, me parut remplir parfaitement mes vues. Vous connaissez mon système; c'était sur cette ignorance du monde et de l'amour qu'il était fondé. Je saurai bien, me disais-je, pénétrer dans ce jeune coeur, et me l'attacher, sinon par l'amour, du moins par une amitié si vive, une reconnaissance si tendre, qu'elles pourront m'en tenir lieu. Le premier moment sera contre moi; mais tous ceux qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de cette douce idée, je répondis au roi avec transport, en lui assurant que je m'estimerais trop heureux si je pouvais obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda pas à m'apprendre qu'il avait la parole du chambellan, et il m'ordonna de quitter de suite la Russie pour conclure mon mariage. Je me mis en route; mais je fus arrêté à Dantzick par une violente maladie, qui fit craindre pour mes jours. C'est alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprès d'un père expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne fut qu'au bout de deux mois que je pus continuer mon chemin. J'arrivai à Berlin, et j'eus le chagrin de ne point vous y trouver. J'appris aussi avec peine que ma jeune épouse future, trompée sur le moment de mon arrivée, avait passé chez son père et à la cour tout le temps de ma maladie. Ah! combien ces deux mois pouvaient avoir apporté d'obstacles à mes projets de bonheur, et dérangé le plan que je m'étais formé pour y parvenir! Je ne cachai point mes craintes à mon auguste maître; il me rassura avec sa bonté ordinaire. Lui-même avait souvent observé Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce même air d'innocence, d'insouciance, de gaieté qu'elle avait apporté de sa retraite. J'ai répandu sourdement mes intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont respectées. Quoique votre future soit charmante, aucun d'eux n'a cherché à acquérir des droits qui vous étaient réservés; et Caroline elle-même, sans distinguer personne, n'a cherché qu'à d'amuser.

Le soir même, je fus présenté au baron de Lichtfield, mon beau-père futur, et le lendemain à son aimable fille… Ici, le comte parla à Lindorf de cette première visite, dont on a vu les détails; de l'impression d'horreur qu'il inspira à Caroline, et qu'il ne put se dissimuler. Il avoua que dès ce moment-là, sans doute, il eût été plus généreux, plus délicat d'abandonner tous ses projets, et qu'il en avait bien eu l'idée; mais qu'il est facile, disait-il à son ami, de se faire illusion! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces mouvements si naturels et si peu réprimés, qui devaient peut-être m'éloigner d'elle à jamais, furent précisément ce qui m'enchanta, et me fit désirer avec ardeur de l'obtenir. Je crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette innocence de la première jeunesse, que j'avais craint que son séjour à la cour n'eût altérées.

Avec plus d'art, c'est-à-dire avec plus de fausseté, elle aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d'effroi, et je lui savais gré de s'y être abandonnée. A peine l'avais-je entrevue: cependant, à l'instant qu'elle entra, conduite par son père, sa physionomie ingénue, les grâces répandues dans tout l'ensemble de sa figure, m'avaient agréablement frappé; et c'était là l'idée que je m'étais formée de celle avec qui je voulais passer ma vie.

Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je n'entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille; sans le croire précisément, je l'écoutai avec plaisir, et j'en eus un très-vif lorsqu'il me jura sur sa parole d'honneur que le matin même elle l'avait assuré que son coeur était libre, et qu'elle m'épouserait sans peine. — Je ne l'ai point contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa santé le lui permet, elle pourra vous le dire elle-même.