O mon ami! qu'il est aisé de croire ce qu'on désire avec ardeur! Je sortis presque persuadé; et ce lendemain et les jours qui le suivirent confirmèrent mon illusion. J'observais ma jeune épouse: elle ne me parut que très-timide; d'ailleurs, rien n'annonçait la moindre répugnance. Notre mariage fut fixé à huit jours par le roi: elle y consentit sans demander aucun délai; et même, une fois qu'il en fut question, elle insista la première pour que ce retard n'eût pas lieu.

J'aurais dès ce temps-là cherché à m'attirer au moins sa confiance et son amitié; mais, dans le peu de visites que je lui rendis, le baron crut qu'il était de l'étiquette de ne pas nous quitter un instant. Elle parlait peu; mais ce peu était prononcé avec tant de grâces et si bien placé, que tous les jours je m'attachais davantage à elle, et que j'étais persuadé que je serais le plus heureux des hommes.

La veille de la cérémonie, qui devait se faire à la campagne, je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son charmant visage. Ses yeux étaient rouges; son coeur paraissait oppressé; on voyait qu'elle s'efforçait de se contraindre. J'en fus très-ému; et, saisissant une minute où son père nous avait quittés, je m'approchai d'elle avec tendresse: — Belle Caroline, lui dis-je, serait-ce l'approche de mon bonheur qui fait couler vos larmes? Elle baissa les yeux, garda quelques instants le silence; enfin, elle dit à voix basse: — On ne s'engage pas pour la vie sans effroi; mais je vous crois bon et généreux, monsieur le comte, et cette idée me rassure: il ne tiendra qu'à vous que je me trouve heureuse.

J'allais lui répondre, lorsque son père entra. Elle reprit bientôt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment qui s'approchait. Comment donc aurais-je pu soupçonner le coup qui m'attendait? Alors, racontant tout ce qui s'était passé le jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre que Caroline lui remit elle-même, et qu'on a déjà lue.

Tenez, mon ami, dit-il à Lindorf, en la lui remettant, voyez à quel point je dus être atterré! C'est ici que le pauvre Lindorf eut besoin de son courage. Il prit d'une main tremblante, et parcourut seulement des yeux, cette lettre si naïve, si touchante, tracée par celle qu'il adorait: en la rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son coeur, et quelques larmes qu'il ne put retenir s'échappèrent de ses yeux.

Si le comte avait eu le moindre soupçon de la vérité, cette émotion excessive le lui aurait sans doute confirmé: mais il n'en avait aucun, et n'y vit qu'une grande sensibilité, excitée peut-être par quelque rapport de situation.

Cher Lindorf, lui dit-il, lorsqu'il fut un peu calmé, vous partagez trop vivement mes chagrins; je crains même d'avoir rouvert, sans le savoir, la plaie de votre coeur: peut-être aussi quelque lettre cruelle… Ah! je devais encore me taire, et vous cacher ce fatal secret; vous avez assez de vos peines. Je vous ai mal connu quand j'ai pensé que les miennes seraient un motif de consolation; je vois au contraire qu'elle les aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf, cette preuve de votre amitié, du vif intérêt que vous prenez à ma situation, me pénètre.

Ah! Walstein, Walstein! s'écria Lindorf accablé sous le poids des remords, en se cachant le visage de ses deux mains; et peut-être il allait découvrir le véritable motif de son émotion et de ses larmes; mais le serment qu'il avait fait à Caroline de ne la point nommer lui revint dans l'esprit, et lui parut le premier des devoirs… Il s'arrêta. Le comte ne l'aurait également pas laissé continuer. Venez, mon ami, lui dit-il; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons une autre fois cette conversation… et ils sortirent ensemble. Le comte lui parla du pays et de la cour qu'il venait de quitter; il entra dans les détails les plus intéressants et les plus curieux. Son génie, naturellement observateur, son rang, les distinctions flatteuses de l'auguste souveraine de ces vastes états, qui lui témoignait la plus grande estime, l'avaient mis en état de tout voir et de bien juger.

Cet entretien, qu'il animait et prolongeait pour donner à Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet insensiblement et lui fit le plus grand plaisir. Personne n'avait l'art de se faire écouter et de captiver l'attention comme le comte de Walstein. Une éloquence douce, persuasive, un son de voix qui allait au coeur, le meilleur choix des termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agréable. Beaucoup de savoir sans prétention, sans pédanterie, souvent des traits heureux placés avec goût, et ce genre d'esprit qui sait faire ressortir celui des autres, en faisaient véritablement un homme très-aimable dans toute l'étendue de ce mot, souvent trop prodigué. On ne sortait jamais d'avec lui sans avoir appris quelque chose, et sans être en même temps très-content de soi-même.

Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaieté de la première jeunesse, que son accident même n'avait pas altérée: mais elle était remplacée par une imagination brillante, une énergie, un feu qui n'appartenaient qu'à lui et qu'on ne peut exprimer. En l'écoutant, on ne pensait plus à sa figure; et plus d'une fois à la cour de Pétersbourg, il n'avait tenu qu'à lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes sur cet article, que cette figure si maltraitée s'était raccommodée au point que Lindorf en fut surpris; et Caroline, qui ne l'avait vu qu'au sortir d'une maladie de deux mois, l'aurait été bien davantage. Ses cheveux, que la fièvre avait fait tomber alors entièrement, étaient revenus en abondance, parfaitement bien plantés, et toujours arrangés avec soin. Le temps et un peu d'embonpoint avaient presque effacé les traces de sa cicatrice, et lui donnaient un air de santé, de jeunesse, bien différent de ce teint jaune, de cette maigreur effrayante qu'il avait lors de son mariage. Un large ruban noir cachait encore l'oeil qu'il avait perdu; mais l'autre était si beau, que ce ruban, qui n'ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. Elle n'était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la roideur. Il boitait encore, il est vrai; mais on ne marche pas toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu'avec de très-belles dents et beaucoup d'expression dans la physionomie, le comte de Walstein, alors âgé de trente-deux ans, n'était pas un objet bien effrayant. S'il avait été de même deux ans plutôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n'eût point été écrite, et ce livre n'existerait pas. Tout est donc bien comme il est. Revenons à nos deux amis.