Il rentrèrent au château presque à l'entrée de la nuit. Lindorf, qui s'était laissé entraîner par le plaisir d'avoir retrouvé son ami et de l'entendre, en revint bientôt à son idée habituelle. Impatient de savoir quelle résolution le comte avait prise sur Caroline, il le supplia d'achever son histoire. Elle est finie jusqu'à ce moment, reprit le comte, et les choses en sont toujours au même point. Vous me connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je n'eus garde de m'opposer à une demande aussi forte, aussi touchante, aussi raisonnable même que l'était celle de Caroline. J'obtins, non sans peine, qu'elle retournerait à Rindaw auprès de l'amie qui l'avait élevée. Le roi, fâché sans doute qu'une union qu'il avait arrangée tournât de cette manière, exigea le plus profond secret. Mais moi, interrompit Lindorf vivement, ne devais-je être excepté?… O mon ami! ne suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches?… Quoi! me cacher l'événement le plus intéressant de votre vie!

Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m'en suis fait à moi-même; mais un secret exigé par le roi, l'habitude où je suis de les garder… Malgré cela, je crois bien que si je vous avais vu, je n'aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel mystère. La crainte d'une lettre perdue et la certitude que cette confidence vous affligerait m'ont plus retenu, peut-être, que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour vous de n'avoir pas su plus tôt mon secret.

Lindorf ne répondit rien, il sentait trop vivement le contraire; mais il ne s'attendait pas à ce qui devait suivre… — Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous êtes jeune et sensible; ma petite femme est charmante; vous auriez voulu la voir, je vous en aurais prié moi-même; et votre coeur, libre alors, eût peut-être subi une épreuve cruelle, que je me félicite de vous avoir épargnée. Vous souffrez également par l'amour, il est vrai; mais, quel que soit l'excès de vos malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l'objet de votre amour était la femme de votre ami; et Caroline elle-même vous aurait-elle connu sans danger pour son coeur? (Et lui frappant doucement sur l'épaule, il ajouta:) Mon cher baron, je vous chéris comme ami, mais je vous crains comme rival.

Pauvre Lindorf! Heureusement c'était entre jour et nuit, dans une salle assez obscure; peut-être avait-il choisi tout exprès ce moment pour renouer l'entretien. Dès qu'il put parler: J'espère, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas, n'imagine pas que je puisse jamais être son rival, et qu'il me rend la justice de croire que le seul titre de son épouse aurait suffi pour me garantir… — Oui, si l'on peut l'être contre la jeunesse, les grâces, l'esprit et la beauté. Mais ne prenez point au sérieux une plaisanterie que je ne me serais pas permise s'il y avait eu quelque danger…, vous n'en êtes que trop à l'abri dans ce moment; d'ailleurs, vous ne verrez point la comtesse, et peut-être que moi-même… — Vous-même! — Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-être tant de difficultés irritent un sentiment que huit jours de connaissance ne devraient pas rendre bien vif; cependant il m'occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d'en être aimé autant que je l'aime; et jamais je n'eus moins d'espoir d'y parvenir.

Lindorf écoute en silence, les yeux baissés. Elle est toujours à Rindaw, continua le comte, d'où elle n'est point sortie depuis notre séparation. Elle y vit dans la plus profonde retraite sans voir jamais personne, ni goûter aucun des plaisirs de son âge. Deux mois passés à la cour lui avaient cependant appris à les connaître; elle avait paru surtout (m'a-t-on dit) aimer la danse avec passion; et cependant, le croiriez-vous? tous ces goûts, si naturels à seize ans, cèdent à l'antipathie affreuse qu'elle a contre moi; elle lui donne une force, une fermeté incroyables; et Caroline ensevelit avec plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne pas vivre avec un époux qui lui fait horreur. Avez-vous de ses nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf à voix basse? Etes-vous sûr qu'elle persiste dans cet injuste éloignement? Je n'en suis que trop sûr, reprit le comte en cherchant des papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d'elle à son père (1) [(1) Il n'avait pas encore reçu celle que Caroline lui avait écrite le même jour, et adressée à Pétersbourg.]; il l'a reçue depuis peu, et me l'a laissée. Lisez-la, vous verrez qu'elle lui déclare qu'elle veut rester à Rindaw, et qu'elle n'a pu soumettre encore ni son coeur ni sa raison aux liens qu'on lui a imposés.

Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la précédente, remarqua la date, et vit qu'elle avait été écrite le jour même qu'il écrivait le cahier. Il soupira amèrement, et la rendit en silence.

Le chambellan, reprit le comte, m'a dit qu'il y avait répondu comme il convenait; et, de sa part, cette phrase m'a fait trembler: ce sera sans doute avec dureté, avec despotisme. Peut-être qu'en ce moment ma jeune épouse, noyée dans ses pleurs, m'accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine s'augmente encore. Heureux du moins, dans mon malheur, que cette haine ne provienne pas d'un autre attachement!… O mon cher Lindorf! Parlez, guidez-moi; que dois-je faire dans une circonstance aussi délicate? J'attends de vous un conseil salutaire.

Un conseil! dit Lindorf en hésitant; le comte de Walstein n'en doit recevoir que de son propre coeur. Je t'entends, mon ami, reprit le comte; et ce coeur m'a déjà dicté ce que je devais faire.

Nous verrons dans la suite ce que c'était. Laissons respirer Lindorf, qui n'avait de sa vie autant souffert que pendant ce pénible entretiens. Laissons reposer le comte des fatigues de son voyage, et revenons à Caroline.

Elle avait en effet reçu cette terrible réponse de son père. Non-seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait d'apprendre son mariage à la chanoinesse, et de se disposer à la quitter incessamment pur venir habiter l'hôtel de Walstein. "Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet époux complaisant vous laisse suivre un caprice que son absence seule m'a fait tolérer, il est temps qu'il cesse. Le comte est arrivé, et ne prétend plus être privé de son épouse… Il réclame ses droits; et je vous déclare que vous serez à jamais privée de ceux que vous avez à ma tendresse et même à mes biens, si vous faites encore la moindre difficulté de remplir vos devoirs. N'attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d'un roi, d'un époux et d'un père, également irrités d'une trop longue désobéissance, etc., etc."