Tout cela n'était point vrai. Le chambellan agissait de son chef. Il n'avait pris ni les conseils ni les ordres de personne pour cette fulminante démarche. — Le roi, content d'avoir assuré à son favori la fortune de Caroline, ne songeait plus à elle, et s'embarrassait peu qu'elle vécût ou non avec lui. On connaît les sentiments du comte: ainsi ce n'était que de son père qu'elle avait à redouter une contrainte à laquelle elle ne s'attendait pas, et qui la mit au désespoir.
Comme elle ne soupçonnait pas même qu'on pût altérer jamais la vérité, elle prit tout au pied de la lettre, et la colère du roi, et celle de son époux; et elle s'affligea d'autant plus, qu'elle ne reconnaissait pas à cette tyrannie ce généreux comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres lettres lui avaient peint si différent, et qu'elle commençait à aimer à force de l'estimer. Ces sentiments firent bientôt place à la crainte et à la terreur, dès qu'elle crut qu'il voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet toute sa conduite passée, vrai modèle de grandeur d'âme et de générosité, avec le peu de délicatesse qu'il montrait actuellement, puisqu'il exigeait le retour de sa jeune épouse, après la lettre qu'il devait avoir reçue d'elle, et à laquelle il n'avait pas même daigné répondre? — Grand Dieu! disait Caroline, combien il faut que son caractère ait changé! Autant que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait, qu'elle refermait bientôt avec colère. Quoi! je lui déclare que je préfère la mort à vivre avec lui…, et le barbare exige… Ah! Lindorf, Lindorf! votre amitié vous égare; et le comte de Walstein n'a pas les vertus que vous lui supposez.
Plus elle relisait cette lettre de son père, plus sa douleur augmentait. — N'attendez aucun appui de personne, répétait-elle en frémissant, et versant des torrents de larmes. Malheureuse Caroline!….. Mais j'en saurai trouver dans mon courage; oui, je saurai mourir plutôt que de vivre avec un époux détesté, prévenu contre moi, despotique, tyrannique. Il veut ma mort, sans doute! eh bien! il sera content. A tant de tourments se joignait encore celui d'avoir à raconter son histoire à la chanoinesse, à lui apprendre qu'on voulait la séparer d'elle. Aussi souvent qu'elle voulut l'essayer, la parole expira sur ses lèvres.
Jamais elle ne put prendre sur elle d'affliger à cet excès cette sensible et malheureuse amie, d'exciter à la fois et sa colère et sa douleur, en lui apprenant le mystère qu'on lui faisait depuis si longtemps, les malheurs de son élève chérie, leur séparation prochaine. Caroline ne pouvait penser, sans un mortel effroi, au moment où on la contraindrait à quitter Rindaw, à s'éloigner de son unique amie. Depuis la perte de sa vue, la compagnie de Caroline était la seule consolation de la chanoinesse. Elle disait souvent que l'instant où elle en serait privée serait celui de sa mort; et l'idée d'être obligée de la quitter était peut-être encore ce qui désespérait le plus Caroline. Elle ne put donc se résoudre à lui plonger le poignard dans le coeur, en lui parlant à l'avance de cette cruelle séparation. Quoiqu'elle lui parût inévitable, elle se flatta qu'elle serait peut-être encore différée: son père ne lui marquait point de temps précis; il lui ordonnait seulement de se tenir prête à partir lorsqu'il viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable époux.
Caroline leur laissa le soin d'instruire la chanoinesse, et attendit d'un jour à l'autre ce moment dans des transes mortelles, ayant pour unique espérance celle de mourir avec sa bonne maman du chagrin de se quitter. Elle était dans ce trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait même sur sa santé, lorsqu'un jour elle reçut une lettre dont elle reconnut à l'instant l'écriture et le cachet, et qui lui causa une émotion incroyable. Elle était du comte lui-même, de cet époux si redouté. Elle tremblait avant de l'ouvrir en voyant d'où elle était datée: c'était du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf… Grand Dieu! il est chez Lindorf! il est avec Lindorf! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour pouvoir lire de qui suit:
Lettre du comte DE WALSTEIN à CAROLINE.
Du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf, ce 17 oct.17…
"Si j'étais assez malheureux pour que cette lettre fût reçue avec un sentiment de crainte ou d'effroi, je conjure celle à qui elle est adressée de se rassurer, de la lire avec bonté, d'être convaincue que celui qui l'écrit perdrait plutôt la vie que de lui causer un seule instant de peine.
"Oui, madame, vous à qui je n'ose donner un nom plus tendre; oui, je suis votre ami, je veux l'être, et c'est à ce titre je vais m'entretenir avec vous de l'objet qui m'intéresse le plus au monde, du bonheur de Caroline: il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour l'assurer. Daignez me prescrire des ordres, des sacrifices; tout me deviendra facile si je puis parvenir à vous rendre heureuse.
"Monsieur votre père doit vous avoir écrit, j'ignore le contenu de sa lettre; mais, quel qu'il soit, s'il vous impose la moindre contrainte, il est démenti par mon coeur. Vous êtes libre, madame, maîtresse absolue de votre sort et du mien. Je vous remets à mon tour la décision de ma destinée, et je jure de me soumettre à l'arrêt que vous allez prononcer. Mais puis-je me faire là-dessus la moindre illusion, conserver le moindre doute? Ne l'ai je pas sous les yeux cette lettre cruelle (1) [(1) C'est la lettre de Caroline à son père.], où vous déclarez que votre coeur n'a point changé, que ce malheureux époux est toujours détesté, et que votre unique désir est de vivre loin de lui? Eh bien! Caroline, vous serez satisfaire; vos désirs doivent être des lois pour moi: je n'ai que trop écouté les miens lorsque je vous ai enchaînée pour la vie. Je dois m'en punir, et mériter à la fois votre estime et votre reconnaissance, m'éloignant de vous aussi longtemps que vous l'ordonnerez… Non, Caroline, vous ne serez point condamnée à vivre dans la retraite pour m'éviter; la cour ne sera point privée de son plus bel ornement, et votre père d'une fille qui fait sa gloire. Revenez auprès de lui jouir de ces innocents plaisirs que vous êtes si bien faite pour goûter, et ne craignez pas qu'ils soient empoisonnés par ma présence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami qu'une passion malheureuse oblige à voyager quelques années, et je suis décidé à partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses peines; et les miennes le seront par la consolante idée que vous êtes plus heureuse, plus tranquille, et que je répare autant qu'il est possible, tout le mal que je vous ai fait.