"Vous êtes la maîtresse du nom que vous voudrez porter. Si le mien vous est odieux, si vous préférez être encore pour tout le monde Caroline de Lichtfield, et vivre chez votre père, j'obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystère de notre union soit encore prolongé. Mais si, comme il le paraît par votre lettre, il en coûtait trop à votre âme franche et ingénue de cacher un tel secret; si vous consentez à m'avouer pour votre époux, prenez en arrivant à Berlin le nom, le titre et le rang de comtesse de Walstein. Cette légère condescendance, en satisfaisant votre père et votre roi, vous rendra peut-être encore plus libre et plus heureuse. Vous habiterez mon hôtel, ou plutôt le vôtre. Vous prierez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez jamais quitter, de venir l'habiter avec vous; et moi, je n'engage ici par les serments les plus solennels, par ma parole d'honneur, à ne revenir à Berlin que lorsque vous m'y rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans l'avenir la possibilité de notre réunion! Je me reposerai sur votre vertu, sur vos principes, sur votre générosité, et j'attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans murmure, le moment où vous la fixerez. Il viendra ce moment; oui, j'ose encore l'espérer. Vous sentirez une fois le besoin d'un ami véritable; et, croyez-moi, Caroline, vous n'en trouverez jamais de plus sincère qu'un époux qui vous chérit, qui veut votre bonheur, qui ne peut être heureux que lorsque vous serez vous-même heureuse et tranquille.

"J'attendrai votre réponse avant de partir. Adressez-la à Ronnebourg, chez M. le baron de Lindorf. C'est cet ami dont je vous ai parlé, et dont je vous parlerai souvent, si vous daignez consentir à une correspondance qui serait une bien grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de votre père. Je saurai donner un prétexte plausible à mon voyage et à mon absence, qui sera peut-être bien prolongée; mais jamais on n'en saura le vrai motif. Adieu, madame! Vous approuverez sans doute l'arrangement que je vous propose… Hélas! ce projet est bien différent de celui que je formai en demandant votre main! mais s'il vous rend heureuse, mon but est rempli."

"ED.-AUG., COMTE DE WALSTEIN."

Quel sentiment dominait dans l'âme de Caroline en finissant cette lettre? Etaient-ce la surprise, l'admiration, les remords, l'attendrissement? Ah! tout était confondu! elle ne savait ce qu'elle éprouvait. Pendant longtemps elle resta immobile, les yeux fixés sur ce papier, qui venait de changer toutes ses idées, et dont elle avait peine à croire le contenu.

En sortant de cette espèce d'anéantissement, son premier mouvement fut de se lever, d'ouvrir son bureau, de rassembler tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans l'appartement de sa bonne amie, de lui faire connaître cet homme étonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait à lui, de chercher dans son amitié la force de les supporter; depuis quelques instants, elle la trouvait presque dans son coeur; ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables liens. Ah! Walstein! dit-elle à demi-voix, généreux Walstein! non, tu ne partiras point, tu ne sera point la victime…

Elle s'arrêta, craignant de s'engager trop avec elle-même. Son coeur était combattu, son âme oppressée, mais d'une manière moins douloureuse, et lorsqu'elle eut joint son amie, ce fut sans trop de peine qu'elle la prévint sur la confidence qu'elle avait à lui faire; et véritablement il fallait la prévenir. Ses idées étaient si loin de ce qu'elle allait apprendre! Caroline, sa Caroline mariée depuis plusieurs mois sans qu'elle s'en doutât, était un événement si singulier, si inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un pareil, et qu'elle pouvait en mourir de surprise.

Ce fut donc après quelques préparations et les plus tendres caresses que son élève lui apprit enfin ce grand secret, et les raisons qu'on avait eues de le garder. Lorsque la bonne chanoinesse eut exhalé tout à son aise sa surprise, sa colère, ses reproches; lorsqu'elle se fut tour à tour attendrie et fâchée, qu'elle eut bien grondé et bien pleuré; lorsqu'elle eut répété cent fois qu'il était affreux qu'on se fût défié d'elle, et plus affreux encore qu'on eût sacrifié cette pauvre enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure de tranquillité: elle l'employa à raconter tout ce qui regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui coûta le plus; mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entière et sans réserve.

Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre Caroline n'aura plus de secret pour vous, j'ai trop souffert de cette affreuse contrainte. Ce n'est que depuis peu de jours que j'ai la liberté de la faire cesser, et depuis bien peu d'instants que j'en ai le courage. C'est au comte que je le dois: oui, c'est à lui seul que je dois le bonheur d'oser vous ouvrir mon coeur, et de n'avoir rien que de consolant à vous apprendre. Oh! quand vous saurez à quel ange je me suis unie, et combien j'ai de torts envers lui, ce n'est pas votre Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu'un peu d'indulgence et de patience pour un récit bien long, car je ne veux rien vous cacher; non, rien du tout, je vous le jure. En effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui avouant son penchant pour Lindorf. — Hélas! je l'ai bien vu, reprit la chanoinesse; et moi, insensée, qui m'en félicitais! Je croyais…, j'avais arrangé dans ma tête… Voyez à quoi vous m'exposiez avec ce beau mystère! Ne sais-je pas ce qui arrive toujours? On se connaît, on s'aime, parce qu'enfin on est fait pour aimer; et c'est pour la vie, car une première impression ne s'efface jamais. — Ah! j'espère qu'elle s'effacera, dit vivement Caroline; je ferai du moins tous mes efforts pour la détruire. — Et tu n'y réussiras pas, pauvre enfant; je sais ce que c'est: plus on combat une inclination, plus elle augmente. Est-il possible de cesser d'aimer? — Oui, sans doute, quand un attachement nous rend coupable… Ah! maman, maman! vous ne savez pas encore à quel excès nous l'étions tous deux; j'offensais le meilleur des époux, et Lindorf un ami comme il n'en fut jamais.

Alors elle commença la lecture du cahier, et crut ne pouvoir l'achever, interrompue à chaque instant par les exclamations de la chanoinesse. Elle se passionna d'abord pour le brave général tué en défendant son roi; le jeune comte aussi l'intéressa; mais son cher Lindorf lui tenait encore au coeur. Comme il écrit bien! disait-elle: quel style tendre et sentimental! Ah! je le regretterai toute ma vie! C'est là l'époux qu'il te fallait. Cependant, dès qu'il fut question de Louise, cette grande amitié baissa considérablement. Quel éloge il fait de cette fille! Est-ce qu'un gentilhomme, un baron, s'avise de regarder si une petite fermière est jolie? Mais lorsqu'elle le vit sérieusement amoureux et projetant de l'épouser, elle n'y tint plus, sa colère fut au point que Caroline se repentit presque de l'avoir excitée. Ne m'en parlez plus, disait-elle: comme il m'a trompée! Aimer une paysanne, penser à l'épouser, et oser après cela faire la cour à mademoiselle de Lichtfield! En vérité, c'est odieux. Tu dois te trouver trop heureuse d'être mariée, et de n'avoir pas été le cas de succéder à sa Louise. Le bel amour qu'un second amour, et après une fermière encore! Comme cet home m'a trompée! A qui peut-on se fier?…

Caroline, plus attendrie qu'humiliée d'être l'objet de ce second amour, ne répondait rien, soupirait, et reprenait sa lecture quand la pétulante baronne le lui permettait. A mesure que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y gagnait considérablement: bientôt ce fut son héros par excellence. Cette noblesse, cette énergie, cette grandeur d'âme, l'enchantèrent. Vous êtes trop heureuse, répétait-elle à Caroline, d'être la femme de cet homme-là. Mais qu'est-ce que vous disiez de sa laideur? Moi, je le vois beau comme un ange; il a des sentiments d'une noblesse… Comme il parlait à ce petit Lindorf! Ah! ce n'est pas lui qui aurait aimé une fermière! Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait plus que penser. Mais lorsqu'elle en fut à la terrible catastrophe; lorsqu'elle vit le comte blessé, défiguré; lorsqu'elle sut à quel excès il avait porté la générosité et l'amitié, elle fit les hauts cris et ne pouvait plus se contenir. Lindorf était un monstre, et Walstein un dieu devant qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait à chaque ligne, et ses lettres à son ami y mirent le comble. Elle jura que le ciel avait créé cet homme tout exprès pour sa Caroline. Ce n'est point une âme de ce siècle, disait-elle; il ressemble à Cyrus, à Orondate, à tout ce que j'ai lu de plus sublime; et votre petit Lindorf ressemble à tous les hommes. Vous le voyez, il aimait encore Matilde: il en aimerait une douzaine à la fois. Passe pour celle-là, elle est comtesse au moins; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans doute qu'à présent il reviendra à la jeune comtesse; mais j'espère qu'elle fera comme je fis quand ton père m'offrit sa main après la mort de sa femme, et qu'elle aura, comme moi, la noble fierté de le refuser. — Ah! j'espère bien que non, s'écria Caroline; et ce mot partit du fond de son coeur, elle en fut surprise elle-même. C'était la première fois qu'elle éprouvait un désir bien vrai que Lindorf revînt à Matilde, qu'il l'aimât, l'épousât et ne fût plus que son frère. Par une révolution singulière et presque subite, elle sentit que son attachement pour lui n'était pas actuellement le sentiment le plus vif de son coeur. Il est vrai qu'elle était dans un moment d'enthousiasme, et que celui de son amie l'excitait encore; mais nous laisserons à celle-ci le soin de l'entretenir.