Lorsqu'elle en vint à cette dernière lettre que Caroline avait reçue ce jour même, cette lettre où le comte parlait d'elle, pensait à elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours avec sa Caroline; lorsqu'elle eut entendu cette phrase: "Vous engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez pas quitter, à venir vivre avec vous…," elle ne put modérer ses transports; elle embrassa tendrement Caroline, en l'appelant sa chère petite comtesse, et lui disant la larme à l'oeil: Nous ne laisserons pas partir cet ange: n'est-ce pas, ma fille, il ne partira pas?
Non certainement, reprit Caroline; je serais la plus ingrate des femmes si j'y consentais; permettez même que j'aille lui répondre tout de suite, le courrier part ce soir.
Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre, et ayant bien assez à penser pour ne pas s'ennuyer d'être seule. Rien que l'idée d'écrire au comte aurait fait mourir d'effroi Caroline, si on la lui eût présentée la veille. A présent rien ne lui paraissait plus facile à faire que cette réponse. Son coeur, pénétré et rempli de reconnaissance, d'admiration, ne demandait pas mieux que de s'épancher. Son imagination exaltée lui dictait mille choses, et à peine fut-elle dans son appartement, qu'elle courut à son bureau. Le premier objet qui se présent en l'ouvrant est la petite boîte qui renferme le portrait de son époux. Pendant sa colère contre lui, elle l'avait cachée sous le tas de papiers qu'elle venait d'ôter. Elle la prend, elle l'ouvre; elle regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si douce, avec un sentiment qu'elle n'avait point encore éprouvé. Elle oublie combien il est changé, et s'étonne d'avoir pu refuser son coeur à l'original de cette charmante peinture. Insensiblement elle s'attendrit, ses larmes coulent, elle approche le portrait de ses lèvres et sent une véritable émotion. Elle était, comme on le voit, très-bien disposée pour sa réponse. Si elle l'eût faite dans cet instant, elle eût sans doute été plus tendre que le comte n'eût jamais osé l'espérer; mais malheureusement en écartant, pour écrire, tous les papiers épars sur son secrétaire, ses yeux tombent sur cette lettre de son père, qui lui peignait le comte si irrité contre elle. Celle qu'elle venait de recevoir la démentait trop formellement pour qu'elle ne vît pas que son père lui en avait imposé; mais était-ce en tout ou en partie? Il en coûtait à Caroline pour croire son père absolument faux. Le comte pouvait avoir feint d'entrer dans sa colère; il pouvait aussi l'avoir partagée au premier instant où elle supposait qu'il avait reçu d'elle cette lettre si forte, si décisive, qu'elle s'était tant reprochée et qu'elle se reproche plus encore depuis qu'elle a reçu celle du comte. Elle s'arrête à cette dernière idée, se rappelle les expressions dures qui lui sont échappées, se les exagère encore, et finit par ne plus voir dans le procédé du comte que le désir ardent de s'éloigner d'elle à tout prix, et la crainte de vivre avec une femme capricieuse, qui n'éprouve que des préventions injustes, avec une enfant volontaire et déraisonnable; car c'est ainsi qu'il doit me voir, qu'il me voit sans doute; et je l'ai bien mérité! Qui sait s'il n'est pas instruit de mes sentiments pour son ami? Ils demeurent ensemble; et le comte est si pénétrant! me parlerait-il de lui, de cette passion malheureuse, s'il en ignorait l'objet? Il le connaît sans doute; et sa délicatesse m'épargne les reproches qu'il sent si bien que je dois me faire à moi-même. Que lui importe, d'ailleurs, à qui appartienne ce coeur ingrat et dur qui l'a repoussé, qui le force à présent à chercher le bonheur dans des climats éloignés? Voilà l'imagination de Caroline qui travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si flatteuse, plus elle est convaincue que c'est la générosité seule du comte qui l'a dictée, et qu'il n'a d'autre désir que de vivre loin d'elle sans cependant gêner sa liberté. Quelle apparence que, sans ce motif, il voulût renoncer à sa patrie, à ses emplois, à la position où le plaçaient la faveur et l'amitié de son souverain? S'il avait le moindre désir de vivre avec elle, n'en aurait-il pas fait au moins la tentative? N'aurait-il pas cherché à la voir, à pénétrer ses sentiments actuels, avant de prendre cette résolution cruelle? Mais pouvait-il en douter après la lettre qu'il a dû recevoir? Et cette femme qui l'assurait de sa haine n'a-t-elle pas dû lui en inspirer une éternelle?…
Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait, j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis m'en prendre qu'à moi-même!…. Comme il m'aurait aimée! mais il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connaître; il me hait, il me méprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant quelle bonté! quelle générosité! Mais dois-je en abuser, et, après l'avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie? Non… mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici, loin de lui, loin de tout le monde……. J'expierai mes fautes et mes erreurs… Il sera libre alors de rester à la cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur de tous ceux qui l'approcheront…; et Caroline, l'ingrate Caroline ne troublera plus le sien…, il oubliera qu'elle existe!
Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traça ce qui suit avec rapidité:
Lettre de CAROLINE au comte DE WALSTEIN.
Rindaw, novembre.
"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes! Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent à la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à vivre dans la retraite. — Oh! n'ajoutez pas à mon malheur celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort. Puisque vous avez la générosité de m'en laisser la maîtresse, je suis décidée, quoi qu'il arrive, à rester ici. Mon absence de Berlin ne nuit à personne, n'intéresse personne. On a sûrement oublié cette petite fille qu'à peine on a vue, et mon père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw, cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être utiles et agréables: je ne puis ni la quitter ni lui faire abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si longtemps.
"Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu'est-il besoin que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre ici oubliée et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous, monsieur le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.
"Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle? Ah! ce serait alors que je serais vraiment coupable, et que les reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n'a rien de fâcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amitié et dans le séjour paisible où j'ai passé toute ma vie. Ces plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis ni les regretter ni les désirer. Ah! je ne regrette rien que de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon seul désir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux comme il mérite de l'être. Ma résolution doit y contribuer; j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux à y passer ma vie entière; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur, vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin, Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils doivent l'être.