"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que je me ferai gloire de porter, je serai désormais pour le peu de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez le confier,
"CAROLINE DE WALSTEIN,
née baronne DE LICHTFIELD."
Quand même Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu'elle écrivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqué de rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler toujours à l'avenir madame la comtesse. Elle fut ponctuellement obéie, et dans l'espace de quelques minutes, deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir l'occasion de dire: Madame la comtesse. Dès que madame la comtesse eut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. — Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne plus aimer que vous seule au monde.
Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre chanoinesse; elle avait alors bien d'autres idées! Son imagination était montée au plus haut point d'enthousiasme pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignorât tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-être un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de tout les âges) du mystère qu'on lui avait fait en tenant secret à son tour ce qu'elle méditait.
La lettre fut donc cachetée telle qu'elle était. On prétend qu'il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur l'adresse, chez M. le baron de Lindorf. Elle assure à présent qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce fut le dernier.
Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que de comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait à cette pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le coeur et l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop tard tout le mérite.
Le petit portrait sortit de sa boîte, fut suspendu à un cordon passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec attendrissement, le recachait avec dépit; mais plus elle sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus elle s'applaudissait de la résolution qu'elle avait prise. Persuadée qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en coûtait bien moins de la savoir à Berlin qu'errant avec Lindorf dans les contrées lointaines.
L'idée d'être la cause de l'exil que ces deux amis s'imposaient la révoltait; elle ne pouvait la supporter. Du moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice qu'elle faisait au bonheur du comte. C'était en quelque sorte une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.
Pendant qu'elle était agitée de ces diverses pensées, la chanoinesse, de son côté, n'était pas oisive, et ne cessait de réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.