Il s'en présenta bien à son esprit de très-naturels et bien faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait, pour l'inviter en son nom à se rendre à Rindaw, ou bien de mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte et d'engager son mari à s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de raisonner avec elle, de l'amener doucement à une réunion qu'elle désirait trop elle-même pour s'y refuser longtemps; mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop commun pour faire le dénoûment d'un roman dans lequel elle était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises, des reconnaissances, de grands coups de théâtre; et voici ce que cette prudente tête imagina.
Un jour, c'était le troisième depuis que la lettre de Caroline était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps; que c'était un devoir qu'elle avait trop négligé; qu'elle voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle partirait dès le lendemain et qu'elle la priait de l'accompagner.
Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu'elle avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort, qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait son entrevue avec son père, l'éloignerait quelque temps d'un séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de sa mélancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son coeur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw était bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour ceux qui nous ont élevés; cette différence immense de leurs âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un jour à l'autre; l'effroi de la solitude où la mort de cette unique amie la laisserait, tout augmentait ce désir ardent d'en trouver une autre plus rapprochée d'elle, dont l'âme répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la retraite où elle comptait passer ses jours.
Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour remplir mon coeur; j'oublierais bientôt que j'ai connu de plus vifs sentiments, et que celui à qui je voudrais les consacrer tous à présent ne peut plus les partager…
Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin, elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je n'ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense! Je n'ai point de lettres à attendre, à recevoir! et cela lui paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un séjour dans un chapitre où l'on élevait plusieurs demoiselles de distinction lui fournirait certainement l'occasion de former une liaison d'amitié avec quelques-unes d'entre elles, et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le lendemain.
Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne manqua point d'emporter avec elle son précieux cahier et ses lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant qu'elle eût une amie, il lui en tenait lieu; il était devenu le confident de ses plus secrètes pensées. C'était à lui qu'elle avouait le regret mortel qu'elle éprouvait, en croyant avoir perdu sans retour et l'estime et l'amitié de son époux. Cette physionomie expressive et sensible paraissait l'entendre, lui répondre, la rassurer; et ses moments les plus doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation muette.
Le lendemain, de très-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et leurs femmes de chambre montèrent en berline.
Madame de Rindaw était de la plus grande gaieté; elle fut prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et qu'elle n'était distraite par rien, elle causait beaucoup, et voulait qu'on lui rendît compte de tous les endroits où l'on passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première fois, où depuis elle s'était entretenue si souvent avec lui, et l'avait enfin vu s'éloigner pour jamais.
Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de Risberg, et côtoya le parc où elle s'était égarée, et où elle avait rencontré Lindorf. C'est alors qu'elle put connaître la différence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-là de ceux qu'elle éprouvait actuellement. Son coeur ne palpita point, mais il se serra péniblement. Au lieu d'attacher des regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore, elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant douloureusement à tous les torts qu'elle avait envers son époux.
Tout le reste du voyage se passa sans aucun événement. La vieille baronne le soutint très-bien, et conserva sa bonne humeur. Elle n'appelait plus Caroline que ma chère comtesse, et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue par la présence des femmes de chambre, craignant également d'en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.