Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s'impatientait d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d'un air content, lui répondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami, dont jamais elle n'avait entendu parler: elles étaient déjà dans la cour du château.

La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses amies peuvent avoir le plaisir de le voir.

A ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut à peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu? Où sommes-nous? où m'avez-vous amenée? — Au château de Ronnebourg, répondit la baronne en riant, et je t'amène à ton époux.

La pauvre Caroline n'a pas même entendu toute cette phrase. Ses sens l'ont abandonnée; elle est tombée sans la moindre connaissance sur l'épaule de son imprudente amie. Sa femme de chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l'état affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours évanouie, ne donne pas le moindre signe d'existence.

Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du château, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission, et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc avec Lindorf; enfin on l'a trouvé. Il ne comprend rien à cette visite, à ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait jouir des grandes surprises, avait défendu qu'on la nommât, et le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la baronne et son épouse.

Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce, son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se présente à leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment, les cheveux détachés, le sein découvert et son lacet coupé. On efforçait de la retirer comme on pouvait de la berline; la baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.

Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de savoir ce que c'était, qu'on juge de l'impression qu'il fit sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'écrie-t-il en se précipitant auprès du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pâleur de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientôt son état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien encore à tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement, arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitôt, mais c'est pour se livrer au plus affreux désespoir, c'est pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et que je veux suivre au tombeau!…"

En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte, qui, atterré de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant ce qu'il doit croire, cherche à percer une foule de domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air commençait à lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre, assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on était allé chercher un fauteuil pour la transporter plus commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa berline, où elle payait cher son imprudence, s'agitait, pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui dit qu'il était là, et que Caroline revenait à elle.

Oui sans doute il était là; mais il ne savait pas encore si tout ce qui se passait n'était pas un songe, une illusion. Caroline à Ronnebourg, et paraissant y être amenée avec violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le désespoir et la fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à l'oreille du comte: C'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais! Quoi! ce serait Caroline que Lindorf aimait, dont il était aimé!…. Il cherchait encore à en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur, s'était trompé; mais malgré le changement que le temps qui s'était écoulé depuis leur séparation avait apporté à la figure de Caroline, et celui que qui lui causait son état actuel, il ne put la méconnaître.

Après l'avoir regardée quelques instants en silence, il se jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur contre ses lèves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme prosterné devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle, pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer, lorsqu'il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait à s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est contraint de laisser Caroline, et d'aller à elle. Ce fut au moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette étrange aventure; mais la pauvre femme était si émue, si agitée, disait tant de choses à la fois qu'il n'était pas possible d'y rien comprendre.