Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frappé d'une autre idée. Il ignorait tout à fait le malheureux état de sa vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se rappelle à l'instant cette vieille parente aveugle dont celle que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s'il en avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline, que l'on venait de placer dans un fauteuil.

La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu'elle lui dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman! maman! qu'avez-vous fait?" Peu à peu ses idées étaient revenues; mais elle était encore si abattue, si souffrante, que ses yeux étaient fermés et qu'elle n'aurait pu se soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportât doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit; elle-même parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès d'elle; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu'elle ne retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la regarda; elle était à son adresse. Il l'ouvre avec émotion, et lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se ressentant du désordre où était Lindorf en l'écrivant:

"L'événement le plus inattendu, le plus incompréhensible, vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais emporter au tombeau. Je n'ai pas été le maître de mon premier mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'était au-dessus des forces de l'humanité… Oui, mon cher comte, c'est elle-même que j'adorais sans la connaître, sans imaginer que vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'à l'instant où je l'appris, je m'éloignai d'elle avec la ferme résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que dans ma retraite, que chez moi-même?… Grand Dieu! il manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes serments, et de porter le trouble dans votre âme. O Walstein! rassurez-vous; vous possédez le modèle de l'innocence, de la vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous, et vous étiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire longtemps votre bonheur mutuel!… Pour moi, je pars; je vous délivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une dernière grâce: Que votre épouse ignore que je l'ai vue et que vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien trompé, ou c'est elle-même qui vous l'apprendra, qui n'aura bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de le devoir à sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse idée qu'elle puisse croire que je l'aie trahie… Adieu, mon cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques objets d'un coeur également déchiré par l'amour et par l'amitié! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez pas.

P. S. "Vous voudrez bien vous regarder à Ronnebourg comme chez vous; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé, pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous êtes heureux. Vous ne pouvez manquer de l'être, puisqu'elle vit, puisqu'elle vous est rendue!

"Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les passer loin de vous et loin d'elle."

Cette lettre avait été tracée avec tant d'émotion et de rapidité, que le comte put à peine la lire Il ne fit que la parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Verner, valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir sans délai après lui, et de tâcher de l'engager à revenir; mais il sut bientôt que c'était impossible.

Lindorf, après s'être convaincu qu'il avait pris une fausse alarme, et que l'état où il avait vu Caroline n'était qu'un profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne s'était donné que le temps de faire seller un cheval anglais, coureur excellent, d'écrire pendant ce temps la lettre qu'on vient de lire, et de partir au grand galop.

Il avait seulement dit à Verner d'arranger tout pour le joindre avec ses équipages dans le lieu qu'il lui marquerait; et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour la compagnie qu'il laissait au château, il était disparu, défendant qu'on le suivît…

Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le ramener ce jour-là, il fit promettre à son valet de chambre de l'avertir des premières nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite résister au désir de savoir les motifs de cette étrange arrivée, il fit demander à la chanoinesse s'il pourrait l'entretenir quelques instants dans un salon attenant à la chambre où on avait mis Caroline.

Elle s'y rendit de suite, étant tout aussi impatiente de parler que le comte l'était de l'entendre. Après lui avoir dit que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux: Quoique ceci n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, monsieur le comte, de vous l'avoir amenée? — Avant de vous témoigner ma reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu'elle n'a point été forcée de faire cette démarche. — Forcée! monsieur le comte, forcée! En vérité, vous n'y pensez pas; vous ne me connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère enfant à quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien de son plein gré qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'était une impatience d'arriver!… — En ce cas, interrompit le comte, je n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet évanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait avec le ton du reproche… — Mais ce n'était que la surprise de se trouver ici près de vous…, l'émotion d'une première entrevue…: que sais-je? ces jeunes personnes sont si timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la préparer doucement…: mais, d'un autre côté, ceci fera événement; et si jamais on écrit votre histoire, cela en sera l'incident le plus intéressant.