Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement, lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce n'était pas par violence qu'on avait amené Caroline à Ronnebourg, c'était avec une supercherie qu'il fut loin d'approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui s'en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa crainte de n'y pas réussir par un autre moyen. Cependant, dit-elle, si j'avais pensé…; mais je croyais…, mais j'avoue que cela m'était totalement sorti de l'esprit. — Quoi, cela! reprit le comte. — Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette terrible émotion… Mais, à propos, monsieur le comte, je viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de Lindorf… Cette terre est donc à lui? — Oui, madame; est-ce que vous l'ignoriez? — J'aurais dû le savoir, mais j'ai mal compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tête si faible!… J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg était à vous. — Non, madame, mais c'est la même chose. M. le baron de Lindorf est mon intime ami; il ma prié, en partant, de me regarder ici comme chez moi. — En partant, dites-vous? il est donc absent? — Oui (répondit le comte en souriant malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. — En vérité, j'en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux. — Pourquoi donc, madame? — Mais, je ne sais…, pour ne pas lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait trop que dire. Elle s'apercevait à regret qu'elle avait pensé trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir découvert un secret qu'elle croyait de la plus grande importance de cacher. — Ah! oui, j'entends, dit le comte en souriant encore; l'embarras de recevoir des étrangers, car sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connaître? Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la chanoinesse de mentir avec l'intrépidité que l'occasion exigeait. — Non, pas précisément. Il s'est trouvé par hasard cet été notre voisin de campagne; son château de Risberg touche à ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est un peu léger, votre ami… Le comte, qui trouvait cette femme et cette conversation bien singulières, allait défendre son rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se réveiller dans l'état le plus affreux. Une fièvre ardente, du délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le parti d'appeler du secours.
Le comte, pénétré, s'approcha de son lit, dont elle voulait absolument sortir. — Qu'on me remène à Rindaw, disait-elle; je ne veux point le voir…, il me tuerait. Je partirai plutôt seule à pied; j'irais au bout de monde pour l'éviter. Dans d'autres moments, son imagination lui présentait Lindorf; elle prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le conjurait de s'éloigner, lui reprochait d'être la cause de tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours! Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.
Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait à Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais n'en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement. Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite à Ronnebourg pour une affaire de la dernière importance.
Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste, auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s'éloignait qu'à regret. Peu de temps après, un médecin des environs arriva. Le comte connut bientôt son ignorance, et n'en fut que plus alarmé. Le docteur affirmait que c'était la petite vérole, la chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue à Rindaw dans son enfance, elle en indiqua même quelques traces légères qui ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la maladie, elle parut dans le plus grand danger.
Qu'on se représente l'état affreux du comte, éloigné de tout secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans l'anxiété la plus cruelle, s'attendant à chaque instant à voir expirer celle qu'il adorait.
Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments où elle était à elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la servaient, tout y ajoutait à chaque instant. Au tourment d'avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il était convaincu que l'espèce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre cette passion et son devoir, étaient l'unique cause de ses maux.
Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le voeu solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était conservée. — (Dieu qui m'entendez, dit-il en élevant les mains au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le mien, et de la céder à celui qu'elle aime.)
Caroline n'était pas alors en état de l'entendre. Sans doute elle l'eût prié d'être moins généreux; mais depuis vingt-quatre heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le premier médecin de la cour arriva ce soir-là. Il ne dissimula point le danger extrême où il trouva la malade, et qu'il n'y avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui administra des secours qui n'avaient été que trop retardés et déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.
Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont l'affreuse inquiétude n'était pas le moindre des tourments qu'il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un côté, la facilité de lui en imposer sur l'état de la malade, c'était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les mêmes questions, exigeait les plus grands détails.
Lorsqu'il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu'excédé de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'était toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le faisait prier de passer auprès d'elle. On avait une peine inouïe à la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait sans lui être d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir qu'elle s'en éloignât. Elle n'était tranquille que lorsqu'il causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une minute le chevet de Caroline, gémissait d'y être souvent obligé.