Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur dont lui seul pouvait être capable, et se trouvait bien dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la plus adorée des femmes.
C'est alors qu'il eut une véritable reconnaissance pour la chanoinesse de la lui avoir amenée; car il croyait que sa maladie avait une cause bien plus éloignée que l'émotion de cette arrivée, qui pouvait tout au plus l'avoir décidée, mais qu'il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait dans cette idée…. Il relut dix fois la dernière lettre qu'il avait reçue d'elle, et l'interpréta en entier d'après ce qu'il s'était persuadé: pourvu que nous soyons séparés, répétait-il douloureusement. Chère et cruelle Caroline! Mais non, c'est moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si j'élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres que je chéris presque également, et que je conduirais au tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que ne puis-je vous réunir! Il ne doutait pas non plus que ce ne fût de Lindorf qu'elle parlait à la troisième personne, en regrettant de n'avoir pu faire son bonheur….. Oui, tu le feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'être? Un vain système m'avait égaré, et je dois m'en punir. Mais s'il était trop tard; si Caroline nous était ravie; si cette mort qui la menace n'empêche de réparer?… Il ne peut soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelle à chaque instant.
Le chambellan, qu'on avait moins pressé que le médecin, n'arriva que le lendemain au soir: peut-être même ne serait-il venu aussitôt: mais la lettre du comte l'avoir trouvé prêt à partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se rendre à l'invitation de son gendre, dont il était loin de soupçonner le motif. C'était un des jours de crise de la malade. Son époux ne l'avait pas quittée, et ne pensait plus du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprès de sa femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix: Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! Où est-elle, que je l'embrasse? — Hélas! monsieur, vous la voyez, lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux; nous commencions à nous flatter…., mais je crains que…. En effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux étonnés, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre inconnue; son père, son mari, sont près d'elle, les reconnaît tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'émotions à la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le premier.
Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte conduit le chambellan consterné auprès de la chanoinesse; mais bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se plaignit amèrement du long mystère qu'on lui avait fait du mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de ce qu'elle ne l'avait pas informé de ce voyage. Enfin de plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut obligé d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agités de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants, toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma chère baronne.
Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte; mais il ne pensa qu'à la faire cesser et à rétablir la bonne harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan résistait, mais le comte ayant placé à propos le mot des obligations qu'il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son tour si touché de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha d'elle en la priant d'excuser sa vivacité. Elle lui tendit la main avec dignité et tendresse, en lui disant qu'il abusait de l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement; la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.
Il est inutile d'entrer dans le détail de tout ce qu'il souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère le comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie, il ne lui fut plus possible de s'éloigner un seul instant, ni le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprès du lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques minutes d'un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue l'unique objet qui l'attachait à la vie.
Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant décider de son sort, arriva, et fut très-orageux. Il fallut que le comte en supportât seul tout le poids. Il n'avait point dit au chambellan ni à la baronne que peut-être le soir ils n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit auprès d'elle.
Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour qu'elle lui fût rendue! Avec quel transport il pressait contre ses lèvres et serrait contre son coeur cette main faible et brûlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en s'arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais!
Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu'à moins d'un miracle elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même, abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprès du lit de cette chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le père et l'amie de Caroline, à l'affreux événement qui s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que, loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus terrible.
Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effrayé de ce qu'il avait à leur apprendre, il s'arrêta quelques instants dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces. Ah! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout le poids du remords! Si l'idée d'avoir sacrifié sa fille se joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la supporter?… Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et tu meurs! Mais tu ne seras que trop vengée, et les tourments que j'éprouve sont bien au-dessus de la mort.