Pendant qu'il hésitait s'il entrerait, le valet de chambre de Lindorf, qui l'aperçut, vint à lui avec empressement, et lui dit qu'il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une lettre de son maître, qui l'attendait à Hambourg, d'où il comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette nuit même pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres de monsieur le comte.
Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence, d'un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce qu'il devait faire. Ecrire à Lindorf! dans quel moment! et que dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard qui déchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il en se reprenant, quelle idée vient me frapper tout à coup? Si Caroline…, si c'était à l'amour que ce miracle que je n'ose espérer était réservé; s'il était temps encore…; si la présence de Lindorf?… Grand Dieu! vous m'entendez; quelques jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. — Je ne sais quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il écouta ce qu'il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu de mots:
"Partez à l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès que j'ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés? pourquoi vous défier du coeur de votre ami? Mais les instants sont précieux, n'en laissez pas écouler un seul avant de vous mettre en route; je regrette même ceux que j'emploie à vous le demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi suffisait… Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas, venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai et nous ne nous quitterons plus."
"EDOUARD DE WALSTEIN."
Ronnebourg.
Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant de partir à l'instant, de ne s'arrêter que pour changer de chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d'état de venir. S'il avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrivée de Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir, et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.
Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations les plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'étaient des lettres d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût alors l'intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant leur lecture à un moment plus tranquille, s'il pouvait en avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait l'air d'être de la main de Caroline, et ressemblait exactement à celle qu'il avait reçue d'elle il y avait peu de temps. Il la prend avec émotion et surprise; il l'examine, et voit qu'elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu'on la lui renvoie. Il regarde le cachet; c'était bien celui de Caroline. Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a déjà vue, cette lettre écrite dans le premier moment de son désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d'avoir lu le cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'était tant de fois reproché d'avoir tracée. Ce n'était, hélas! qu'une conformation de son malheur et de la haine de Caroline… Mais, grand Dieu! qu'elle était cruelle! et dans quel affreux moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et profonde dut lui faire cette phrase: Je crois plus généreux, monsieur le comte, de vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse victime de l'obéissance: ce spectacle n'est pas fait pour votre coeur. Grand Dieu! s'écria le comte en se précipitant à genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline, souffrirez-vous qu'elle périsse cette innocente et malheureuse victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard dans son coeur. Que ne l'ai-je reçue plus tôt! elle serait libre, heureuse, et je n'aurais pas à trembler pour ses jours!
Quand il eut un peu calmé l'extrême agitation où cette lecture l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec l'espoir que des voeux si ardents et si sincères seraient exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu'il pourrait assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre à ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne venait point, s'était fait conduire dans la chambre de la malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise à côté de son lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un mot, qu'elle la reconnaissait.
Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre côté du lit, fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan, renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui, regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.
A ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que c'en était fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable des femmes n'existait plus. Toute sa fermeté, toute sa philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses veines, et lui fait espérer qu'il va la suivre. Il se précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche glacée, et ne s'aperçoit pas qu'elle respire encore. O Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être vengée! Il allait sortir dans l'égarement le plus affreux, et qui peut-être l'aurait conduit à terminer ses jours; mais le chambellan et le médecin l'arrêtèrent. Ce dernier lui jure que la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas même absolument perdu tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement, suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer. Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d'un sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j'ose presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.