Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux mains, il serait donc possible… Si elle nous est rendue, ma vie, ma fortune entière suffiront-elles?… — Dans ce moment, monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours serait inutile; il faut l'abandonner à la nature, à son tempérament, qui doit être bon, puisqu'elle a résisté jusqu'à présent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces que les miens… Nous allons vous laisser avec elle. Venez, monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez à votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais une autre scène, une autre émotion les attendaient encore.
On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que tout ceci se passait. Hélas! l'infortunée, soit qu'elle n'eût pu résister à son saisissement, à l'idée d'avoir perdu sa Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une apoplexie foudroyante et dont personne ne s'était aperçu, venait de la frapper à l'instant même. On la trouva renversée à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque légers signes de vie; on la transporta tout de suite chez elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira quelques minutes après sans avoir repris connaissance.
Un tel événement était bien propre à faire une triste diversion à l'objet dont ils étaient tous occupés. Le comte même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'à celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie; puis, se rappelant tout à coup le danger où elle était elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien heureuse de n'avoir pu survivre à ce qu'elle aimait.
Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre bientôt. Il était plus âgé qu'elle, et cette mort subite l'avait tellement frappé, qu'il crut aussi n'avoir plus que quelques instants à vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie rendre le dernier soupir…, c'en est assez pour effrayer un vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement à ses biens et à ses emplois. — Je sens que je suis très-mal, disait-il à chaque instant.
Le comte, qui vit bien que le danger n'était pas pressant, le recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la chanoinesse à ceux des femmes qu'elle avait amenées et de ses gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout ce qu'il avait à craindre. Elle était encore dans un état de stupeur, d'anéantissement si profond, qu'elle ne s'était point aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait occasionné autour d'elle. Elle paraissait plongée dans un sommeil effrayant, même par l'excès de sa tranquillité. Ce n'était qu'à un léger soulèvement de poitrine qu'on pouvait connaître qu'elle existait encore; et ce mouvement presque imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer à chaque instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient de ses yeux sans qu'il s'en aperçût lui-même. Il passait à chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore. Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les élevait au ciel, et disait avec ardeur, à demi-voix: Que ne puis-je mourir pour elle ou avec elle!
D'autres fois, fixant ce visage pâle, mais toujours charmant, ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse, il éprouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé, n'en a peut-être jamais inspiré de tels Ange du ciel, disait-il alors en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure, âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de ce cruel époux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être heureuse!….. Et toi, malheureux Lindorf…., où es-tu pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue à la vie; et même, en te la donnant, je t'aurais dû plus que la mienne…..
Dans d'autres moments, absorbé dans sa douleur au point d'en perdre presque la raison, il n'avait aucune idée distincte; il se levait, se promenait dans la chambre avec égarement; puis tout à coup se reprochant comme un crime de s'éloigner d'elle une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se rapprochait avec impétuosité… C'est ainsi que s'écoula la plus cruelle des nuits; et malgré tout ce que le comte avait souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont il n'osait plus douter; l'arrêt du médecin ne lui sortait pas de l'esprit… Si elle se réveille, elle sera hors de tout danger; mais ce réveil est incertain; et cette cruelle incertitude, il n'avait plus même le bonheur de l'avoir; toute espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus il était convaincu que c'était celui de la mort.
Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il écoute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement de sa poitrine devient plus fort, plus pressé… Un soupir s'échappe… Ah! sans doute c'est le dernier! Le voilà cet instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour l'arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.
O douce surprise! ce corps inanimé qu'il soulève se prête à ce mouvement et paraît s'aider; cette tête penchée se relève doucement; ces bras étendus s'arrondissent et se croisent l'un sur l'autre; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une faible teinte; ces yeux, qu'il croyait fermés pour jamais, s'ouvrent à demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit, respire, regarde autour d'elle, cherche à se reconnaître, à rappeler ses idées. Ses regards s'arrêtent longtemps sur le comte, d'abord avec étonnement, mais sans aucun effroi; puis, avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa mère, elle lui tend une main qu'il saisit avec transport….
Ah! ce qu'il éprouvait ne peut s'exprimer…: c'est passer en un instant du comble du malheur à la félicité suprême. A peine peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit, il dévore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main contre son coeur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit d'une voix altérée par l'excès de son émotion: Si elle se réveille, elle est hors de tout danger…. O Caroline! ô mon dieu!… serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chère Caroline! un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix. Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux, ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous rendre heureuse? — Oui, monsieur le comte, je vous reconnais bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde capable de tant de soins, d'une bonté, d'une générosité si soutenues… Mais où suis-je? Je ne puis me rappeler… — Chère Caroline, ne pensez qu'à votre santé; elle seule doit vous occuper. Soyez tranquille; vous êtes chez un ami, avec un ami; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que j'appelle le médecin.