Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrêta en posant sa main sur son bras. — Encore un seul mot, monsieur le comte, et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'être docile; mais il faut absolument que je vous demande encore une seule chose… Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle bien?… Mon dieu! que je dois l'avoir inquiétée!… Et mon père? j'ai une idée confuse de l'avoir entrevu il n'y a pas longtemps. — Il est ici; dans quelques heures vous le reverrez. — Et ma chère baronne? — Elle nous a quittés. On a craint que sa santé ne souffrît; nous l'avons engagée…. — Ah! vous avez bien fait; mais où est-elle? A Rindaw, j'espère? — Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son idée. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est heureuse; elle ignore le danger où vous avez été… O Caroline! ne songez qu'à le faire cesser entièrement; pensez que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?
Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le médecin, ferma les rideaux du lit, s'assit à côté, ne dit plus rien, et, malgré le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son erreur jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour soutenir cette épreuve.
Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les espérances que ce réveil avait données… Le pouls, quoique très-faible, était excellent; tous les symptômes fâcheux avaient disparu; tout annonçait une convalescence sûre, mais qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins! dit le comte avec l'accent du sentiment… Caroline est si bonne, si généreuse! elle s'y prêtera; elle sait combien de vies elle conserve en ménageant la sienne; l'amitié, l'amour, tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible se réunira pour conserver des jours… — Caroline, attendrie, voulut répondre; le médecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on voudra.
Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie: la moindre émotion pouvait la replonger dans l'état affreux dont elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.
Un long sommeil, dont il sortait à peine, l'avait un peu rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la résurrection de sa fille acheva de le consoler tout à fait, d'autant plus qu'il espérait bien qu'elle serait héritière de la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de sa part, et qui n'était pas fâché de se débarrasser d'un homme dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque instant, lui persuada facilement que l'étiquette exigeait qu'il accompagnât le corps de la baronne, qu'on allait transporter à Rindaw, et qu'il lui rendît les derniers devoirs.
Cette triste cérémonie n'était pas fort de son goût; mais le comte, voulant absolument le décider à partir, lui dit que le testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il convenait qu'il allât s'en assurer, veiller à ses intérêts et prendre possession de cette terre… Cette raison lui parut si forte qu'il ne balança plus, et demanda seulement à voir, avant son départ, madame le comtesse de Walstein, car il n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire, affectait de ne la nommer jamais que Caroline. Ils convinrent ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw apprendre à la baronne l'heureuse nouvelle de sa convalescence, et que de là il lui serait aisé, dans ses lettres, de la préparer peu à peu à ce triste événement.
Son père fut donc introduit auprès de Caroline. Il lui témoigna à sa manière le plaisir qu'il éprouvait de la voir en aussi bon état, et de la laisser avec son époux, dont elle ne pouvait trop reconnaître les soins. Il entra dans des détails qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis plusieurs nuits le comte ne s'était pas déshabillé et n'avait point quitté sa chambre, elle versa des larmes de reconnaissance, et se tournant de son côté d'un air touchant et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bonté! quelle générosité! qu'auriez-vous donc fait pour une femme… elle s'arrêta, n'osant articuler: que vous aimeriez? Le comte l'interpréta différemment et crut que c'était qui vous aimerait.
Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de s'entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle n'avait besoin de rien, il était persuadé qu'elle voulait l'éloigner; que ses soins étaient un supplice pour un coeur bon et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un empressement qu'elle attribuait, à son tour, à l'indifférence. Chacun d'eux, brûlant d'amour, et convaincu de n'être pas aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au plus de l'amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.
On a pu voir déjà qu'il savait très-bien altérer la vérité quand son intérêt l'exigeait; il joua donc si bien son rôle sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et le conjura de se hâter de partir et d'aller la rassurer.
Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour ceux qui savaient que cette amie si chère n'existait plus, que le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin. — Eh bien! je me tairai; mais, mon père, dites-lui bien que c'est pour elle, pour la revoir plus tôt. Dites-lui que sa Caroline n'aspire qu'à ce bonheur…; dites-lui bien qu'elle soit tranquille, que le plus généreux des hommes…