Une amie intime, sa compagne et sa confidente, ajoutait encore à son bonheur. Elle jouissait de tous les plaisirs du sentiment; et en attendant l'instant d'être la plus heureuse des femme, elle était la plus heureuse des amantes et des amies.
Cette amie qu'elle chérissait si tendrement, acquit à cette époque un héritage immense et inattendu. La baronne partagea vivement sa joie, et le chambellan plus vivement encore; car, huit jours après cet événement, une belle lettre, signée par son fidèle amant et par sa tendre amie, lui apprit qu'ils étaient mariés.
A cet endroit du récit de la baronne, Caroline jeta un cri et se cacha le visage dans ses deux mains. La chanoinesse chercha au fond d'un tiroir cette fatale lettre moins effacée par le temps que par ses larmes. Elle la lut; et Caroline, la douleur dans l'âme, disait en gémissant: C'est mon père, c'est ma mère qui vous ont rendue si malheureuse!… ah! comment pouvez-vous m'aimer?
Chère enfant, je serais trop injuste si je te rendais responsable de leurs torts envers moi; je le serais même d'en vouloir encore à tes parents. Ta pauvre mère a bien expié ses torts par sa mort prématurée, ton père a voulu réparer la sienne; et toi, ma Caroline, ne fais-tu pas le bonheur de ma vie? Puis-je m'affliger d'une union que t'a donné la naissance? Crois plutôt que je la bénis tous les jours. T'aurais-je raconté cette histoire, si je n'avais pu justifier tes parents à tes yeux? Aime ton père, ma fille, respecte la mémoire de ta mère: écoute la fin de mon récit, et console-toi.
Un doux sourire effaça l'impression du chagrin sur le charmant visage de Caroline. Elle baisa la main de son amie, se rapprocha d'elle, et lui prêta de nouveau toute son attention.
La chanoinesse fit à son élève un détail circonstancié et tout à fait pathétique de sa profonde douleur à la réception de cette lettre; de la résolution qu'elle prit à l'instant même de quitter pour jamais le cour et le monde, de fuir tous les hommes, de renoncer au mariage, et d'ensevelir dans la plus profonde retraite et ses charmes et son désespoir. Cette résolution fut aussitôt suivie que formée. La baronne remit sa place à sa cour, entra dans un chapitre, y vécut quelque temps, puis obtint une permission d'habiter son château de Rindaw, qu'elle ne quitta plus.
Penser à son perfide amant, renouveler ses serments de constance éternelle, lire des romans du matin au soir, chercher des rapports de situation entre elle et l'héroïne du livre, rêver dans ses jardins, dans ses bosquets; voilà quelle fut sa triste existence pendant quelques années. Elle commençait enfin à s'accoutumer à cette vie, à oublier les ingrats dont elle se croyait oubliée, lorsqu'une lettre de l'infidèle chambellan vint le rappeler à son souvenir; et cette lettre, sortie encore du tiroir où elle les conservait toutes avec soin, fut lue à Caroline, qu'elle affecta beaucoup.
Le chambellan apprenait à son ancienne amie et la naissance de sa fille, et la mort prochaine de son épouse, à qui cette naissance devait coûter la vie; car il ne restait plus d'espoir de la sauver. Tourmentée du remords, son unique désir était d'obtenir, avant d'expirer, le pardon de la chanoinesse; elle osait la conjurer de venir recevoir son dernier soupir; le chambellan sollicitait instamment cette grâce; tous deux connaissaient trop bien son âme généreuse pour craindre un refus.
Ah! maman! maman!…. dit Caroline en sanglotant……. ô mon Dieu, quelle fut votre réponse? — Mon unique réponse, mon enfant, fut de partir au même instant et de faire une extrême diligence. Le moment de mon arrivée, de notre première entrevue auprès du lit de ta mère expirante, fut tout ce qu'on peut imaginer de plus touchant. Je n'ai lu dans aucun roman de scène plus intéressante; il faudrait un Richardson pour la décrire, et je ne l'essayerai pas: le souvenir d'ailleurs me donne trop d'émotion; mais tu peux te la représenter. — Ah! oui, oui, dit Caroline, je vous vois pardonner de bon coeur à ma pauvre mère, et vous charger d'élever son enfant. Ah! maman, ma bonne maman, que ne vous dois-je pas! Celle qui m'a donné le jour est morte en paix, et vous l'avez remplacée.
C'est cela même, mon enfant. Après avoir assuré à ta mère que tout était oublié, je la vis se tourmenter encore de l'idée que sa fille serait mal élevée et peut-être malheureuse. Ton père, tout occupé de ses emplois, du soin de faire sa cour au prince, t'aurait sans doute négligée. J'approuvai ses tendres craintes, et je les calmai en lui promettant de te prendre avec moi, de te garder jusqu'à ton mariage, de te servir de mère. Elle voulait plus encore….. Ah! soyez-la réellement, me disait-elle; remplacez-moi tout à fait; épousez son père; reprenez vos droits sur ce coeur que je vous ai si indignement enlevé…. que ma mort expie et répare ce crime! — Ah! oui, maman, interrompit Caroline, je pensais bien aussi cela. Pourquoi donc n'avez-vous pas épousé mon père?