L'amour outragé ne doit jamais pardonner, dit la chanoinesse avec un air de dignité et de noble fierté. Pour l'amitié, c'est autre chose. Elle peut être indulgente; mais l'amour….. l'amour a ses lois immuables; il y aurait de la lâcheté à s'en écarter. Un amant infidèle est un être contre nature, qui ne doit jamais rentrer en grâce. — Cependant vous avez pardonné à mon père. — Oui, mais seulement depuis qu'il se content d'être mon ami, et que l'amour est presque éteint dans mon coeur. Il m'a témoigné tant de respect, de soumission, de reconnaissance, quand il a vu que je t'adoptais également pour ma fille et mon héritière, que j'ai fini par en être touchée. Il a des qualités essentielles, le chambellan; il sent ce qu'on fait pour lui.

Elles en étaient là quand le bruit d'un carrosse interrompit leur entretien.

On regarde, c'était le grand chambellan lui-même.

Caroline courut au-devant de son père. La chanoinesse s'approche d'une glace, rajuste un peu sa coiffure, passe son grand cordon en écharpe pour recevoir son ancien amant avec toute la majesté convenable, et l'attend avec la tendre émotion qu'il lui inspirait toujours.

L'histoire de la baronne avait un peu prévenu la jeune Caroline contre son père. Elle courut moins vite et avec moins de joie qu'à l'ordinaire au-devant de lui; mais les tendres caresses du chambellan lui firent bientôt oublier ses torts passés; elle y fut d'autant plus sensible, qu'elle n'y était pas accoutumée.

Froid, égoïste, courtisan enfin s'il en fut jamais, il connaissait peu les doux sentiments de la nature. Séparé de sa fille dès sa naissance, ne la voyant qu'une ou deux fois par an, il la connaissait à peine, et l'aimait plutôt comme l'héritière de ses biens et de ceux de la chanoinesse, que comme la plus aimable des jeunes filles.

Il faut rendre justice à cette bonne chanoinesse, cet héritage qu'elle destinait à son élève était le moindre de ses bienfaits. Caroline lui devait l'éducation la plus soignée et pour le coeur et pour l'esprit, une raison souvent au-dessus de son âge, une innocence rare, même à cet âge, accompagnée cependant des grâces et de l'usage du monde, qui, jadis à la cour, distinguaient madame de Rindaw, et qu'elle avait conservés dans sa retraite. Elle avait développé chez son élève des talents qui n'attendaient que l'occasion de se perfectionner: on ne s'apercevait enfin que Caroline était élevée à la campagne que par une simplicité, une naïveté, une aimable franchise, une ignorance du mal, une gaieté douce, continuelle, que l'on conserve rarement à la ville, même jusqu'à l'âge de quinze ans.

Mais comment cette chanoinesse, qui n'a lu que des romans, qui ne s'est occupée que de sa belle passion, a-t-elle été capable d'élever cette fille charmante? On aurait tort de juger madame de Rindaw uniquement par son histoire, qui prouve au moins l'extrême bonté de son coeur et la simplicité de son caractère. Confiante à l'excès, jugeant tout le monde d'après elle-même, ne sachant pas garder un secret au delà d'une demi-heure, ignorant l'art de flatter aux dépens de la vérité, jamais on ne fut moins faite pour vivre dans le grand monde, et surtout à la cour.

L'événement qui la força à la retrait fut plutôt un bonheur qu'une infortune pour elle. Son excessive imprudence, son indiscrétion, sa bonté même, lui auraient sans doute attiré de plus grands chagrins encore dans le séjour de l'intrigue et de la fausseté. Elle eut du moins le bon esprit de le sentir; et ce motif contribua bien autant que son dépit à lui faire refuser la main du chambellan après la mort de sa femme. Mais satisfaite par son offre, elle lui promit une éternelle amitié, s'attacha à son enfant comme la mère la plus tendre, et se mit réellement en état, par de bonnes lectures, des études suivies, de remplir la tâche qu'elle s'était imposée. Il ne lui resta de son genre de vie précédent qu'une tournure sentimentale, romanesque, et quelques légers ridicules bien rachetés par les vertus les plus réelles, l'âme la plus sensible, le coeur le plus excellent.

Allons avec elle recevoir la visite du grand chambellan. Il fit à sa fille les caresses les plus tendres, il la trouva charmante, remercia beaucoup son amie de l'avoir rendue telle, et finit par dire qu'il l'emmènerait le lendemain; qu'il venait la chercher par l'ordre du roi pour qu'elle assistât à de brillantes fêtes qu'on devait donner à la cour.