Sans cesse occupé de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire, ses soins étaient ceux de l'amour, et son langage celui de l'indifférence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture intéressante, ou qu'il jouait sur sa flûte quelque chose d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n'eût pas été le maître. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et là il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui l'oppressaient.

Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant d'expirer je voie Caroline heureuse.

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le sort qu'il lui préparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. Mais pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'être sûr qu'il serait réalisé? Lindorf n'écrivait point…. Si la mort n'avait épargné Caroline que pour frapper son amant!… si Lindorf n'existait plus!…. Le sang se glaçait dans les veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exaucé mes voeux quand je vous implorais pour Caroline, écoutez-les encore quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit heureux, que je sois la seule victime.

Une lettre qu'il reçut alors de sa soeur, la jeune comtesse Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la donner cette lettre si naïve, si touchante, faire partager à nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les intéresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses grâces, son charmant caractère, et la place qu'elle doit occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu'on s'occupe d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable petite comtesse écrivait à son frère:

Dresde, ce 14 novembre 17…

"On m'assure que le meilleur des frères est de retour; mais je ne puis le croire… Je connais son coeur, il l'eût conduit d'abord auprès de sa pauvre Matilde; il m'aurait écrit du moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de monde m'auraient un peu consolée. O mon bon frère! combien ou m'a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie, que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez pas retrouvé votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il m'adore…; voilà ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir… Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Il n'est pas…, il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'être rien pour moi… Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que votre petite soeur sait aimer, sait être constante, et que sa légèreté ne va pas jusqu'à son coeur. Hélas! elle est bien passée cette gaieté folle dont vous plaisantiez quand vous vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes sentiments. Je l'ai conservée longtemps, parce que la tristesse ne sert à rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs, j'avais pris mon parti. Sûre du coeur de Lindorf, de votre appui et de ma fermeté, il me semblait que je n'avais rien à craindre: à présent, je crains tout, et je n'espère plus qu'en vous seul. M. de Zastrow m'obsède, ma tante me persécute, mon ami ne m'écrit plus…: et vous aussi, mon frère, m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous appelle à mon secours….. Venez protéger un amour que vous avez fait naître, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf? Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma petite soeur; aime-le comme moi-même. Oh! comme j'ai bien obéi! Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frère, mais comme le seul homme à qui je veuille appartenir et sans qui la vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous étiez en voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de lui; car celui-là je ne pourrais le supporter.

"Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus, je ne chante plus; je pleure toute la journée, et je crois que bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces petites pommes d'api que vous aimiez tant à baiser… Venez, venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaieté, mon bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si chéri et si digne de l'être. Ah! si vous étiez marié, avec quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme! Pourquoi ne l'êtes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous ferez deux heureuses, elle et votre

"MATILDE D. W.

"Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me conserver à votre ami, à celui que vous m'avez choisi, ou je ne réponds pas de ce que je ferai."

Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en deviendront-ils le tourment? Trompé par la vivacité de sa soeur, par cette gaieté, suite de l'innocence de son âge et de la fermeté de son caractère, il avait jugé qu'elle aimait Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre, en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers sentiments, déchira l'âme sensible du comte, d'autant plus qu'il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien qu'il n'avait qu'à dire un mot pour engager Lindorf à épouser Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la possession de Caroline. Lindorf n'avait rien à lui refuser, et il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu'elle lui devait, pour n'être pas sûr de son aveu, et pour craindre encore sa répugnance; mais il n'était pas dans le caractère du comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d'abuser des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son bonheur et celui de sa soeur.