D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas été partagé ne pouvait en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde; et rien n'aurait pu l'engager à l'unir à quelqu'un dont elle n'aurait pas possédé le coeur en entier. Il résolut donc, sans lui découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la préparer doucement à renoncer à Lindorf; et voici ce qu'il lui répondit.

Lettre du comte DE WALSTEIN à sa soeur.

Ronnebourg.

"Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre frère, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les sentiments qui l'attachent à vous sont inaltérables; ils tiennent à son existence. L'amour fraternel, le plus doux et le plus durable des amours, n'est point sujet à des révolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir, l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chère Matilde, qu'il fût possible d'ajouter à mon attachement pour vous, et que vous eussiez pu m'intéresser davantage; et cependant votre lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle était aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui je veux, à mon tour, donner toute la mienne, et lui demander des conseils et des consolations dont j'ai le même besoin qu'elle. O ma chère Matilde! votre frère n'est pas plus heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une espèce de bonheur, fondé sur l'approbation de nous-mêmes, et sur le sentiment si doux d'avoir contribué à celui de nos amis….. Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le permettre; je réserverai tous les détails (et j'en aurai beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui sera peu retardé.

"Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la vôtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas, comme le vôtre, l'habitude de régler les mouvements d'une passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de bornes, et cependant…. Jugez vous-même si je dois y renoncer. Je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'objet de cette passion est à moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est donné; celui qu'elle aime le mérite et l'aime à son tour. Il dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir pour toujours. O ma chère Matilde! combien la raison et la vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu'il prendra. Je vous l'ai dit, ma chère amie, j'ai besoin d'être soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place? Et pour mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation, supposez vous y êtes vous-même; que c'est Lindorf qui aime, qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis enlever ou céder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah! j'entends déjà l'arrêt que vous allez prononcer. Je vois, ma chère, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et de la générosité; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des regrets à celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite soeur! l'heureux mortel qui te possédera doit être au comble de ses voeux, te donner un coeur tout à toi, et n'avoir rien à regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère Matilde qu'à celui qui saura l'apprécier et l'aimer uniquement.

"Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire. J'irai dans peu de temps voir par moi-même si votre coeur prévenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous convenez qu'il est beau, qu'il est aimable et qu'il vous adore: voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez encore le plaisir que vous feriez à votre tante… Mais ne vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mérite, et s'il est vrai que votre coeur se refuse absolument à l'aimer. Dans ce cas-là, vous serez libre, je vous le promets; aucune puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que j'existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l'amour vous prépare des peines, l'amitié saura les adoucir, et j'attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra bientôt ici, je l'espère. D'abord après son retour, je partirai pour Dresde; j'achèverai de vous ouvrir mon coeur; je lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira peut-être mieux; c'est de venir vivre avec un frère qui vous chérit, jusqu'à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frères.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait que des raisons l'obligeant à renoncer à ses projets d'union entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir qu'elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow; mais qu'il la conjurait de ne rien précipiter, de n'user d'aucune violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu'alors pour disposer de sa soeur, etc., etc.

Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il s'était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de Caroline.

Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronnebourg aussitôt que sa fille serait instruite de la mort de la baronne. Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un ordre du roi de le laisser à Ronnebourg avec le chambellan et Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour Dresde sans les revoir.