Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments de tristesse, étaient à l'unisson. Elle perdait la plus tendre des amies; mais l'instant où elle apprenait ce malheur était aussi celui qui lui rendait l'espoir d'être aimée de l'époux qu'elle adorait.
Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de réprimer tout ce qu'elle lui faisait éprouver.
L'état où elle était demandait les soins et les consolations de l'amitié: il croyait ne pas aller au-delà, et ses expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre. Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin un heureux avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en fût pas le témoin.
Elle voulait des détails sur la mort, sur la maladie de la chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au chambellan, qui devait bientôt revenir; mais, pour calmer ses remords sur ce qu'elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et dans un temps où elle ne pouvait lui être d'aucun secours. Dès que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal événement, il revint à Ronnebourg, et lui apprit qu'elle était seule héritière de son amie. Le testament était fait depuis qu'elle lui avait confié son mariage; et c'était à la comtesse de Walstein qu'elle donnait tous les biens. Elle laissait aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver, disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline celui du meilleur des hommes.
La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à Caroline, et le comte en fut aussi très-affecté: le chambellan seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une augmentation de fortune fût un sujet d'affliction. Hélas! Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre, aussi généreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait entendre parler d'une union et d'un bonheur auxquels il allait renoncer pour jamais.
A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline, vous serez heureuse; vous le serez… Il ne put rien ajouter.
Caroline, émue à l'excès, le releva tendrement, et sentit plus que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dépendait de lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-être s'ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens; peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop retardée; mais la présence du froid chambellan retint l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens et pour ses vassaux.
Le comte, ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, où son agitation le suivit. Il commençait à n'être plus d'accord avec lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, à s'accoutumer à moi; je viens même, je viens de voir dans ses yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est, que ce ne peut être que celle de l'amitié, de l'estime, de la reconnaissance; mais dans une âme comme la sienne, ces sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je jamais flatté d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle pas au delà de ce que je pouvais espérer? Oui; mais si je sais, à n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour, que son coeur, que ses affections les plus tendres appartiennent à Lindorf…
Hélas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il n'avait pas été la victime de cette passion que le comte comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets? Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur; et les larmes de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le coeur du comte, ne sont que le prélude de celles qu'elle répandra encore. Il frémit d'avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui qu'elle aime, d'en être regardé par elle comme la cause, de perdre lui-même l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf, après le billet qu'il devait avoir reçu, lui paraît la preuve certaine de ce qu'il craint.
Ces différentes idées le tourmentaient au point d'égarer presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments qui l'agitaient et qui se succédaient les uns aux autres; tantôt désirant ardemment le retour de Lindorf, tantôt le redoutant plus que la mort; craignant également ou de le voir arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus… Il passa quelques jours dans cet état de trouble et d'anxiété. Cet homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si maître de lui-même, connaît enfin tout l'empire des passions et ressent leur tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n'y pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps encore, au bonheur de ceux qu'il aime.