{Ici s'achevait le second volume de l'édition de 1786}

Le comte fut enfin délivré de ses plus cruelles inquiétudes: il reçut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf, auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hâter son retour.

L'honnête Varner écrivait à son excellence de ne pas s'inquiéter s'il ne recevait point encore la réponse à ce billet. Arrivé à Hambourg, il n'y avait plus trouvé son maître, qui s'était embarqué pour l'Angleterre avec un gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines à Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre son maître, qui l'attendait à Londres, ni lui remettre par conséquent la lettre dont le comte l'avait chargé.

Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut pas le seul qu'il éprouva. Son ami n'avait pas reçu son billet; le moment de son retour était donc différé, et ce petit retard, qui éloignait le moment de quitter Caroline, de la céder, de se séparer d'elle pour jamais, lui parut alors le comble du bonheur. Il se hâta de la rejoindre pour ne rien perdre de ce temps si précieux: elle était avec son père.

Mon cher comte, lui dit le chambellan dès qu'il entra, voilà ma fille qui désire vivement de quitter ce château et qui n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y retiendrait plus longtemps, à présent que la comtesse est assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait blâmer une plus longue absence; il m'a chargé de hâter votre retour à Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de délai; quant à moi, je ne puis différer plus longtemps; ma présence est absolument nécessaire à la cour: ainsi, mon gendre, je vous conseille de donner vos ordres en conséquence, nous partirons incessamment.

Le comte ne répondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme pour démêler dans sa physionomie si son désir de quitter Ronnebourg était sincère. Elle rougissait, baissait les yeux, et semblait le confirmer par son silence.

On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en effet combien le roi désirait de le voir. Au retour de son ambassade, il ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majesté. C'était uniquement à son amitié qu'il avait dû la permission de s'absenter aussi longtemps; et fréquemment des courriers lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou plutôt d'un ami qui le réclamait. Il savait aussi que son mariage avec Caroline était alors connu généralement; le chambellan, qui gémissait depuis si longtemps de l'obligation de le tenir secret, l'avait communiqué à tout le monde depuis sa fille était à Ronnebourg. Le roi lui-même, les sachant réunis, l'avait hautement déclaré; il n'était plus possible d'en faire un mystère: et comment, avec les intentions actuelles du comte, pouvait-il amener à Berlin la comtesse de Walstein, la présenter à la cour et dans le monde sous un titre qu'elle devait bientôt quitter?

Il sentit alors combien le retard de son billet à Lindorf dérangeait ses projets. Il n'était donc plus possible de se refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un moment à l'autre. Il ne pouvait penser à laisser Caroline seule à Ronnebourg, encore moins à Rindaw, où tout nourrirait sa douleur et ses regrets.

Il réfléchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque Caroline, pressée par son père de confirmer son désir de partir, dit à demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le comte à Berlin; mais qu'elle espérait de sa bonté, de celle du roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paraître à la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout le temps de son deuil dans la retraite.

Le comte saisit avidement cette idée. La convalescence, le deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme pour une mère, étaient en effet d'excellents prétextes pour ne point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les premiers mois de son séjour à Berlin; et probablement son sort se déciderait en moins de temps. En attendant, elle serait à peu près ignorée dans l'hôtel de Walstein; elle n'y verrait que son père et lui-même, et ce fut peut-être ce qui le détermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu qu'il ne la quittât point, qu'il ne s'éloignât d'elle que lorsqu'il y serait obligé.