Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme dès qu'il est amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il la destinât toujours à celui qu'il croyait aimé, quoiqu'il fût bien décidé à cacher avec soin ses sentiments, il ne put se refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les difficultés pour le séjour actuel de Caroline.

Le jour du départ fut donc fixé, et la tendre Caroline le vit arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter d'habiter le château de Lindorf. Son sort était décidé pour jamais; elle allait passer sa vie avec un époux adoré, et se promettait bien d'effacer, par l'excès de sa tendresse, un caprice, une erreur que son coeur désavouait et qu'elle ne pouvait se pardonner. Le comte, attentif à tous ses mouvements, s'aperçut bien qu'elle partait avec plaisir; mais il en fit honneur à sa vertu et au désir qu'elle avait d'éviter désormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf. Son estime et par conséquent son attachement pour elle en redoublèrent; mais il n'en fut que plus confirmé dans le projet de la dédommager des sacrifices qu'elle s'imposait.

Les voilà donc arrivés à Berlin. Ils descendent à cet hôtel de Walstein, que Caroline avait si fort redouté. Elle y entre à présent avec une douce émotion, qui lui paraît le prélude du bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le jour de son mariage, de l'éloignement qu'elle témoigna à cet époux qu'elle adore actuellement; un mélange de crainte et d'espérance sur les sentiments du comte, un triste retour sur la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour témoin de son bonheur; tout enfin contribua à l'augmenter, cette émotion qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte les vit, il en fut pénétré. De ce moment-là il aurait voulu la rassurer, lui confier ce qu'il méditait pour son bonheur, mais on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui promettre un bonheur incertain, ni même avoir à combattre sa délicatesse et sa générosité; et comment prononcer lui-même: Je veux renoncer à vous, vous céder à un autre? Ce mot eût expiré sur lèvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.

Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content d'avoir enfin installé sa fille dans l'hôtel de Walstein. Dès qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui lui était destiné depuis longtemps. A l'époque de son mariage, et lorsqu'il était loin de prévoir qu'il allait se séparer de sa jeune épouse, il l'avait fait arranger avec tout le goût et toute la magnificence possibles, et toujours il avait conservé l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il était enfin réalisé cet espoir; mais de quelle manière! et dans quel moment! et combien alors il dut regretter le temps où il espérait encore!…

Voici, chère Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un appartement où depuis longtemps vous êtes attendue. Caroline, qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux en rougissant et pâlissant tour à tour. Le comte, l'attribuant à un autre motif, se hâta de la rassurer. Vous y serez souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que lorsque vous le lui permettrez. Il se hâta de sortir. Un moment de plus, et peut-être il eût oublié ses serments et Lindorf. Amitié! s'écria-t-il en rentrant chez lui, soutiens mon courage! Caroline adorée, Caroline, Lindorf, mon ami, dites, répétez-moi que vous ne pouvez être heureux l'un sans l'autre!… Et la nuit se passa tout entière à gémir sur son sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes, l'amitié, l'amour même, exigeaient de lui.

Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et réfléchit beaucoup.

Quoique son innocence l'empêchât de sentir tout ce que la conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de s'éloigner d'elle.

Les jours suivants durent la confirmer dans cette idée. Le comte, redoutant une épreuve à laquelle il avait failli à succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son appartement, mais recommença comme il avait fait à Ronnebourg, avant qu'elle sût la mort de son amie, à éviter autant qu'il le pouvait, à n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son père et ses femmes; et dans ces moments même, il avait un air si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de son indifférence, peut-être même de sa haine.

Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement. Elle n'en accusait qu'elle-même et ses caprices passés. Peut-être il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou plutôt cet injuste éloignement qu'elle lui avait marqué si longtemps l'avait enfin révolté tout à fait contre elle. Mais les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les attribuait plus qu'à cette générosité qui lui était naturelle, qu'à cette pitié que tout être souffrant excite dans un coeur bon et sensible; mais elle voit trop bien à présent qu'il déteste ses liens, qu'il gémit de la fatalité qui les a rapprochés. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute pas qu'il ne pense à l'exécuter; elle eut même un moment l'idée de le prévenir, de retourner à sa terre de Rindaw, de lui rendre, en s'éloignant de lui et de la cour, une liberté qu'elle croyait qu'il désirait avec ardeur.

Cette résolution cependant lui paraissait bien plus difficile à exécuter que lorsqu'elle lui écrivit de Rindaw qu'elle voulait y passer sa vie. Elle aime à présent; elle aime avec passion, et jamais elle n'aurait la force de s'éloigner volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce projet fut-il aussitôt évanoui que formé. Elle y fit succéder celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir le coeur de son époux, et de lui faire oublier ses torts.