Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si généreux! disait-elle en elle-même. Quand il verra combien je l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne m'accordera-t-il pas au moins son amitié? Elle s'abandonne à ce doux espoir; sa confiance renaît, et dès ce moment elle mit autant de soins à rechercher le comte qu'il en mettait à l'éviter.
Il s'aperçut de ce nouvel empressement; mais il était trop loin d'imaginer qu'il pût être aimé, pour l'attribuer à l'amour. Plus les attentions et les prévenances de Caroline étaient marquées, plus elle lui paraissaient la suite d'un système de reconnaissance et de devoir que cette âme sensible et vertueuse s'était imposé.
Caroline, jeune, timide, éprouvant un sentiment qu'elle ne croyait point partagé, se reprochant et s'exagérant même ses torts passés, craignant de déplaire, par trop d'empressement, à un époux prévenu contre elle, avait souvent un air de contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte qu'elle en faisait une continuelle à son coeur.
Souvent, dépitée du peu de succès de ses soins, elle se laissait aller à la tristesse la plus profonde, se renfermait chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces, et qui le confirmaient dans l'idée qu'elle se sacrifiait à un pénible devoir, et gémissait d'être séparée sans retour de celui qu'elle aimait.
Il l'attendait d'un jour à l'autre cet ami auquel il destinait un si grand bonheur, et ne comprenait rien à son retard. Outre le billet remis à Varner, il lui avait écrit les premiers jours de son arrivée à Berlin; et sa lettre, adressée et recommandée au banquier de Lindorf, à Hambourg, devait lui être parvenue, s'il n'était pas déjà en chemin.
Elle était plus pressante encore que la précédente. Sans s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus forts pour hâter son retour.
"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il aimait au monde, en dépendaient. Si ce n'était pas assez de le prier, de le conjurer d'arriver au plus tôt, il l'exigeait absolument de lui… Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de fois vous m'avez donné le droit de disposer de votre sort: eh bien! je le réclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre amitié et peut-être d'une reconnaissance trop exaltée. Mais n'importe, je veux vous rappeler à présent tout ce que vous croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu'à vous non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant toutes les obligations de mon côté. Je n'ai qu'un mot à ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir de vous embrasser chez moi, à Berlin, vous me mettrez dans le cas de douter d'un attachement que je crois mériter, et de penser que je n'ai plus d'ami."
Cette lettre, si forte, si pressante, était restée sans réponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf était parti d'abord après l'avoir reçue, et ne tarderait pas à arriver.
Quoique ce moment dût être l'époque d'une séparation à laquelle il ne pouvait penser sans frémir, il l'attendait avec une sorte d'impatience, fondée sur celle d'assurer le bonheur de Caroline, et même d'être délivré de cette incertitude qui laisse errer l'âme sur des illusions qu'un instant détruit, et auxquelles le malheur même est préférable.
Eh! comment aurait-il pu se défendre de ces douces illusions? Elles devenaient chaque jour plus séduisantes, plus dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la prévention du comte, et la lecture continuelle des lettres que Caroline lui avait écrites, pour ne pas s'apercevoir de leur réalité. Loin de se rebuter, elle était toujours plus tendre, toujours plus empressée. Il s'agissait du bonheur de sa vie: pouvait-elle marquer trop d'attachement à cet époux qu'elle avait blessé si longtemps par une injuste répugnance, auquel son coeur avait fait une infidélité? Combien de torts avait-elle à réparer, à faire oublier! Bannissant enfin toute défiance, osant tout espérer de sa tendresse et de sa persévérance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour l'attacher à elle, mille petites moyens dont l'amour seul est susceptible, et auquel il sait donner tant de force.