Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur la flûte ou le violoncelle, dont il jouait également bien; elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les airs les plus touchants, les plus propres à faire impression sur une âme aussi passionnée que celle du comte.
Il avait du goût et des dispositions pour le dessin; mais ses occupations l'avaient empêché de faire des progrès. Caroline, au contraire, élevée dans la retraite, s'était appliquée avec beaucoup de succès à cet art charmant, qui fait qu'on peut se suffire à soi-même; qui, malgré l'hiver, les frimas, la solitude, nous retrace les beautés de la nature, les scènes champêtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un instant voit mourir. Elle réussissait particulièrement aux fleurs et aux paysages; c'était aussi le genre que le comte préférait. Elle s'offrit à lui donner des leçons, à le perfectionner, à diriger ses essais: en échange, elle le priait à son tour de diriger ses lectures, et les études qu'elle désirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent négligés dans l'éducation des femmes.
Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprès d'elle, elle lui faisait une lecture. Son habitude de lire à haute voix à sa bonne maman avait exercé ce talent, qu'elle possédait au suprême degré. Lorsqu'elle était fatiguée, le comte lisait à son tour; et, pendant qu'elle l'écoutait avec l'intérêt le plus marqué, ses mains adroites serraient des noeuds, ou nuançaient des soies pour une bourse, une veste, un porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupée de lui et des moyens de lui plaire, toutes ses actions étaient relatives à cet unique objet: elle semblait n'exister que pour lui. A chaque instant elle trouvait des prétextes pour passer dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et quoiqu'elle ne vît et ne voulût voir que lui seul et le chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle n'avait jamais l'air d'éprouver un moment d'ennui; au contraire, elle se refusait aux sollicitations de son père pour se faire présenter à la cour, paraissait désirer de prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec timidité, qu'elle n'avait jamais été plus heureuse.
Malgré tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point à dissimuler, le comte résistait encore aux charmes dont il était environné, et au doux espoir qui s'insinuait dans son coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprès d'elle avec un effort douloureux!
Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis être aimé. Cette âme aimante et sensible, cette femme adorable sait donner à l'amitié…, que dis-je? peut-être à la simple reconnaissance l'expression même de l'amour: ou c'est le souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est à lui qu'elle adresse secrètement ces attentions si touchantes, ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis être l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit l'aimer?… Cependant, s'il était vrai?… si c'était moi?… si cette cruelle résolution qui me tue me rendait le plus ingrat des hommes?… si cette félicité suprême que j'ose réserver à un autre m'était destinée par son coeur? si ce coeur était à moi? Ah! Caroline, Caroline!… Mais puis-je chercher à le pénétrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans lui découvrir le feu qui me dévore? Et ne sais-je pas alors que le devoir, la compassion, la générosité dicteraient sa réponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-même, et qu'elle est prête à sacrifier, sans balancer, tous les sentiments de son coeur?
Ainsi le comte, tourmenté, combattu entre la crainte et l'espoir, faisait en même temps son supplice et celui de la tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait plus ni dans son amitié ni dans sa délicatesse la force de résister à sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle était partagée.
Un soir, le chambellan fut retenu à la cour; le comte soupa tête à tête avec Caroline. Plus tendre, plus séduisante encore qu'à l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il n'était du moins plus possible de s'y méprendre. L'émotion, le trouble du comte, augmentaient à chaque instant; il eut cependant encore la force de se dérober, par la fuite, au danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais ce fut le dernier effort de sa raison.
Rentré chez lui, il réfléchit sur sa position, sur son amour, sur ses droits, sur la conduite de Caroline. — Non, disait-il, non, ce n'est point une illusion, je suis aimé, je ne puis plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir auprès d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent tristement: ce soir même, oui, j'ai cru le voir, ils se sont mouillés de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'éloigner! et je ne suis pas tombé à ses pieds! je ne lui ai pas dit que je l'adore! je n'ai pas tout tenté pour l'engager à me confirmer mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!….
Cette idée ne s'était jamais présentée à lui avec autant de force et de certitude. Elle l'enflamme au point que, n'écoutant plus que cet espoir qui le séduit, il se décide à retourner auprès d'elle, à lui faire l'aveu de son amour, à obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments, sa résolution, ses projets, tout disparaît, tout s'anéantit; il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa Caroline qui est à lui, unie avec lui, dont il est aimé, et qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.
Il est déjà dans son appartement: il ne la voit pas encore; mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare. Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitrée qui le séparait d'elle, et qui n'était pas même entièrement fermée: elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline aimait de préférence. Elle s'y retirait quand elle voulait être seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une demi-heure, avant de se coucher, à lire ou à faire de la musique. Ce soir-là elle chantait devant son feu, déshabillée à demi, penchée sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement de sa guitare. L'air qu'elle chantait était doux et triste; il paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux, et recommençait avec une voix plus altérée.