Quand tes soins me rendaient la vie,
Je crus les devoir à l'amour;
Je me disais: Je suis chérie,
Je saurai l'être plus d'un jour.
Mais puis-je me flatter encore?
Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.
Cruel époux! toi que j'adore,
Où veux-tu chercher le bonheur?

Quel sort ta rigueur me destine!
Que ne me laissais-tu mourir?
Si tu n'aimes plus Caroline,
C'est là son unique désir.
Mais puis-je m'abuser encore?
Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.
Toi qui me fuis, toi que j'adore,
Où veux-tu chercher le bonheur?

Tu deviendras mon bien suprême,
O le plus chéri des portraits!
Tiens-moi lieu de celui que j'aime,
Viens du moins me rendre ses traits.
Mais puis-je m'abuser encore?
J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.
Toi qui me fuis, toi que j'adore,
Où veux-tu chercher le bonheur?

S'il eût entendu les premiers couplets, il aurait su qu'il en était l'objet; mais celui qu'elle chantait alors, ce portrait , les mots qu'elle lui adressa, tout enfin le jeta dans l'erreur, et lui persuada que ce ne pouvait être que Lindorf.

Pour Caroline, après chanté, pleuré et baisé sa miniature, elle se mit dans son lit plus calme et plus tranquille. Il m'aime, pensa-t-elle, cela n'est pas douteux; mais sans doute il ne se croit pas aimé. Il se rappelle cette répugnance que je lui témoignai si durement le jour de notre mariage; peut-être pense-t-il qu'elle existe encore. Oh! comme je le détromperai! comme je vais le faire lire dans mon coeur, lui prouver que ce coeur est bien changé! Dès demain, il saura positivement qu'il est tout à lui; je lui dirai tout le jour que je l'aime, que je l'adore, et nous verrons le soir s'il me quittera d'abord après souper.

Cette résolution la tranquillisa tout à fait. Elle s'endormit paisiblement, fit les songes les plus agréables, se réveilla avec la joie la plus pure, et persista plus que jamais dans son projet de la veille. Elle ne trouve plus dans son coeur ni crainte ni défiance d'elle-même. Son époux l'aime, elle en est sûre: ses doutes et le souvenir du passé lui donnent encore cette réserve qu'elle ne peut plus supporter et qu'un mot va détruire. Elle va lui dire, lui répéter mille fois qu'il est l'unique objet de sa tendresse, de tous les sentiments de son coeur; et ce coeur si naïf et si tendre ne peut contenir ses transports en pensant qu'elle n'aura plus de secrets pour cet homme adoré, pour cet ami généreux, à qui elle doit une vie qu'elle veut consacrer à son bonheur.

Caroline était timide comme on l'est à dix-sept ans, quand on a toujours vécu dans la retraite; le comte surtout lui imposait, sans quoi elle n'eût pas attendu jusqu'alors à lui parler clairement. A présent même qu'elle y est décidée, elle ne sait comment s'y prendre, et plus le moment approche, plus son émotion et son embarras redoublent. Oh! combien elle regrettait sa bonne maman! Depuis longtemps elle eût été l'interprète et le garant de ses sentiments. Comment les dévoiler elle-même?

Si elle écrivait? Elle essaya; mais elle était trop émue, trop agitée; sa main tremblait; elle ne trouvait aucune expression; elle ne pouvait former un seul mot. Non, dit-elle, j'aime mieux aller chez lui; je me jetterai dans ses bras; je lui dirai…, je ne lui dirai rien; mais il entendra mon silence; il saura bien lire dans le coeur de sa Caroline; il me rassurera, il me pardonnera. Plus de doutes, plus de défiance, plus de réserve; il sera tout pour moi, et moi tout pour lui, et je vais être la plus heureuse des femmes.

Elle s'enflamme de cette idée, baise son petit portrait pour animer encore son courage, et vole dans l'appartement du plus aimé des époux. Elle entre…, il n'y est plus! il ne paraît pas même y avoir couché! Une grand malle au milieu de son cabinet, couverte de différentes choses empaquetées, semble annoncer un projet de voyage. Caroline frissonne, trouve à peine la force de sonner. Un laquais arrive, elle lui demande d'une voix tremblante où est monsieur le comte. Le laquais paraît surpris de cette question. — Je croyais que madame la comtesse savait….. — Quoi donc? — Que monsieur le comte est parti de grand matin. Wilhelm, son valet de chambre, a veillé toute la nuit pour faire ses malles. Il m'a chargé de les faire partir où il me l'indiquera. Il ignore où monsieur le comte veut aller; mais il croit que c'est en Angleterre. — Ah Dieu! il suffit, laissez-moi.

Le laquais sort; Caroline tombe sur le premier siége qui se présente, et, pour la seconde fois de sa vie, éprouve toute la douleur, tous les déchirements de l'amour au désespoir; pour la seconde fois, elle voit celui qu'elle aime la fuit, l'abandonner, s'éloigner d'elle. Mais quelle différence! et combien actuellement elle se trouve plus à plaindre! Lorsqu'à Rindaw Lindorf se sépara d'elle, ce fut presque de son aveu. Le premier moment fut cruel; mais bientôt la vertu reprit son empire, et l'orgueil d'avoir rempli son devoir devint une consolation; d'ailleurs elle savait qu'elle était adorée, et que celui qui la fuyait malgré lui partageait toute sa douleur; mais ici tout se réunit pour l'augmenter. C'est son époux qui la fuit; c'est celui qu'elle osait aimer, sur qui elle avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie. Il la hait sans doute, puisqu'il a pu l'abandonner d'une manière aussi cruelle. Et dans quel moment, grand Dieu! quand je volais dans ses bras, quand je ne redoutais plus que l'excès de sa joie…. et partir sans me dire un seul mot, sans me revoir! Ah! c'est la haine ou l'indifférence la plus cruelle; et cependant hier au soir encore, comme il me regardait! Avec quelle tendresse il prit ma main et la pressa contre son coeur!… Il est vrai qu'il la repoussa avec terreur, et me quitta rapidement; et c'était pour toujours!…. Non, non, c'est impossible; il n'est pas faux; il n'est pas le plus barbare des hommes…; il y a une erreur…; ce domestique se trompe; il reviendra; il reviendra sûrement, et je veux l'attendre ici.