A peine eut-elle le temps de saisir cette lueur d'espoir qui la ranimait un peu, le laquais rentre, et lui remet un paquet. — C'est de monsieur le comte; son coureur arrive de Potsdam. — Caroline a à peine la force de le prendre et de lui faire signe de se retirer. La voilà seule; elle tient ce paquet, et n'ose l'ouvrir; il renferme l'assurance de son bonheur ou l'arrêt de sa mort. Il était adressé à Madame la comtesse Caroline, baronne de Lichtfield, en son hôtel. Cette singularité la frappe…. Il ne me donne pas son nom! Grand Dieu! se pourrait-il?… Et ses doigts tremblants brisent le cachet, déchirent l'enveloppe. Elle renferme un petit parchemin écrit, trois lettres, et un papier non cacheté, qui s'ouvre et sur lequel elle jette les yeux.
Ames sensibles, peignez-vous son saisissement. Ce fatal papier, signé par le roi, ayant le sceau du roi, était l'acte de divorce, ou plutôt une déclaration par laquelle le roi, consentant à la dissolution du mariage d'Edouard-Auguste, comte de Walstein, et de Caroline, baronne de Lichtfield, le déclarait nul, et les parties libres de contracter d'autres engagements. Caroline regarda quelques instants cet écrit avec des yeux égarés et sans verser une larme. Bientôt toutes ses idées se confondent; le fatal papier s'échappe de ses mains; un nuage épais l'enveloppe; une sueur glacée couvre son visage; elle ne voit plus, elle ne respire plus; une palpitation universelle l'a saisie. Sa dernière pensée est l'espoir que la main de la mort est sur elle, qu'elle touche au terme de sa vie.
Cet état dura longtemps. Quand elle reprit ses sens, elle crut sortir d'un songe affreux. Cependant la chambre où elle était, les papiers, les lettres qu'elle avait autour d'elle, tout confirme la réalité de son malheur. Elle regarde l'adresse de ces lettres: l'une est à son père, la seconde à Caroline, elle la rejette avec horreur. Que peut-il me dire lorsqu'il m'ôte la vie, lorsqu'il brise lui-même nos liens? Elle regarde la troisième: quelle surprise! elle est adressée à monsieur le baron de Lindorf, hôtel de Walstein, à Berlin; et au dos de la lettre: Je conjure Caroline de remettre elle-même cette lettre à mon ami au moment de son arrivée, qui ne peut tarder. — A Lindorf, s'écrie-t-elle, et chez lui! et c'est à moi qu'il l'envoie!… Dieu! mon Dieu! quelle est son idée? Lindorf serait-il ici? Se pourrait-il?… serait-il la cause?… Ah! plût au ciel que la jalousie!… il me sera si facile de la détruire pour toujours! Reprenant alors avec empressement la lettre qui lui était adressée, elle se hâte de l'ouvrir, de la lire, et l'espoir renaît dans son coeur.
Non, ce ne sont ni la haine, ni l'indifférence, ni le ressentiment qui l'ont dictée cette lettre qui peint à la fois la générosité, la délicatesse, et plus encore la passion du comte. Chaque mot témoignait l'excès de son amour pour elle. Caroline passe en un instant du comble de la douleur à la joie la plus pure. Il m'aime, disait-elle. Ah! puisqu'il m'aime, nos noeuds ne sont point brisés. Bientôt il saura que sa Caroline ne veut être qu'à lui, n'existe que pour lui, et que cette séparation était l'arrêt de sa mort. A peine la lettre est achevée, qu'elle a déjà donné des ordres pour qu'on prépare à l'instant sa berline. Pendant ce temps-là, elle lit encore cette lettre, qui est le gage de son bonheur futur et de l'amour de son époux.
"Chère et tendre Caroline! lui disait-il, rassurez-vous; cessez de gémir, cessez de vous contraindre. Ce n'est point à un tyran que le soin de votre bonheur fut confié; et les larmes que je viens de voir couler sur le portrait de l'amant que vous regrettez seront les dernières que vous répandrez de votre vie, si mes voeux ardents sont remplis… Dieu puissant! pour prix du sacrifice que je fais, que cette femme adorée soit toujours heureuse; et même loin d'elle, séparé d'elle, je pourrai supporter mon existence. — Oui, Caroline, oui, vous serez heureuse, unie à celui que votre coeur a choisi, et qui mérite l'excès de son bonheur, si un mortel peut vous mériter. Votre âme, vertueuse et sensible, ne gémira plus dans des liens abhorrés; vous pourrez enfin allier l'amour et le devoir; vous ne verserez plus ces larmes amères et secrètes qui m'ont pénétré. Oh! je crois les entendre encore ces sons touchants dictés par la douleur, adressés à l'objet de votre tendresse. Caroline, ne vous plaignez plus de lui; ne lui reprochez plus un éloignement involontaire qu'il a cru devoir à l'amitié. Il va vous être rendu; bientôt vous le reverrez à vos pieds; bientôt vous oublierez tous deux vos peines passées. — O Caroline! pardonne; depuis longtemps j'ai pu les faire cesser, et porter dans ton coeur l'espérance et la joie.
"Depuis l'instant où j'ai su votre secret, depuis cet affreux moment où je t'ai vue prête à perdre la vie, où j'ai senti que je pouvais être plus malheureux encore qu'en renonçant à toi, j'ai juré de vous réunir l'un à l'autre; et, tu le sais, Caroline, si je t'ai regardée comme un dépôt sacré, comme l'amante et l'épouse de Lindorf! Cependant, égaré par ma passion, j'ai osé croire un instant à la félicité suprême, j'ai pu prendre l'effort du devoir et de la vertu pour un sentiment plus tendre, et j'allais me préparer des regrets éternels… Ah! Caroline, je le sens, il est temps de vous fuir; il le faut; je le dois. Je cours l'élever cette barrière insurmontable qui m'interdira sans retour un fol espoir, et l'illusion dangereuse où je me laissais entraîner. Je vais vous rendre à vous-même, ou plutôt à l'original de ce portrait si chéri.
"Adieu, Caroline, adieu! Je m'égare; j'afflige sans doute votre coeur sensible et généreux, en vous laissant voir toute la faiblesse du mien. Eh bien! chère Caroline, achevez de me connaître; sachez que, quelque malheureux que je sois en vous quittant, en renonçant à vous pour jamais, je le serais mille fois plus encore en demeurant auprès de vous, en usurpant des droits qui ne doivent être accordés que par l'amour. Posséder Caroline et savoir qu'un autre possède son coeur; être un obstacle à son bonheur, à celui d'un ami qui m'est cher: voilà, voilà ce que je n'aurais pu supporter, ce qui aurait empoisonné mes jours; et votre félicité mutuelle peut encore y répandre quelque charme. Vous me la devrez cette félicité; vous ne penserez à moi qu'avec attendrissement, avec reconnaissance. Sûr au moins de votre amitié, de votre estime… Adieu, Caroline, je cours les mériter.
"Berlin, 5 heures du matin.
"De Potsdam, 10 heures du matin, en sortant de l'audience du roi.
"C'en est fait, ils sont brisés ces liens que votre coeur a toujours repoussés. Caroline, vous êtes libre; mais bientôt vous serez à Lindorf… Ah! dites, dites-moi que vous êtes heureuse…. Il ignore encore le bonheur qui l'attend, et je connais son amitié généreuse. Le même sentiment qui l'éloigna de Rindaw et de sa patrie l'engagerait peut-être à s'y refuser; mais il n'est plus temps, et ce motif m'a aussi décidé à prévenir son retour. La lettre que je joins ici, achèvera de lever tous ses scrupules, et de lui prouver qu'il fait le bonheur de son ami, en faisant le sien et celui de Caroline.