"Il me reste encore à vous demander une grâce. Caroline pourrait-elle, dans ce moment, me refuser, ajouter encore à mes peines? Non, je connais son coeur. Eh bien! j'exige de votre amitié, de votre reconnaissance, que vous acceptiez l'hôtel que vous habitez actuellement. Vous aimez sa situation, votre appartement vous plaît: Caroline, il est à vous; il fut arrangé pour vous, personne que vous ne l'habitera jamais. Non, vous n'outragerez point, par un refus cruel, un ami déjà trop malheureux.

"Adieu, Caroline! Chère, trop chère Caroline! il est donc vrai que vous n'êtes plus à moi, que je n'ai plus aucun droit… Mais je n'en eus jamais: c'est le coeur seul qui peut les donner, et du moins j'en aurai à votre estime, à votre amitié, à votre compassion. Si vous vouliez quelquefois m'écrire, me parler de votre bonheur… Mais non, non; je ne puis, je ne pourrai jamais peut-être écrire à l'épouse de Lindorf. Si Caroline de Lichtfield daigne me répondre une fois, une seule fois avant qu'elle porte un autre nom, sa lettre me trouvera dans ma terre de Walstein, où je passe huit jours avant d'aller à Dresde, auprès de ma soeur. Je pars à l'instant même… Quoi! je ne vous reverrai donc plus? Ces heures délicieuses passées à côté de vous ne reviendront jamais? Je n'entendrai plus cette douce voix?… Que dis-je? vous serez toujours présente à mon imagination, à mon coeur, à ma pensée; je ne verrai que vous dans l'univers.

"Je joins ici l'acte de votre liberté, une lettre à votre père, celle à….. à votre époux, et la donation de l'hôtel. Dites-moi du moins que tous ces papiers vous sont parvenus, qu'ils assurent votre bonheur, et je n'aurai plus rien à désirer dans ce monde.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Enfin la berline est prête. Caroline ne se donne que le temps de passer chez elle, d'y prendre le cahier de Lindorf: le portrait, cause principale de l'erreur, est dans son sein.

Elle part, recommande aux postillons la plus grande diligence, et malgré leur zèle à presser les chevaux, elle trouve qu'elle est mal obéie. Le comte avait quelques heures d'avance sur elle; mais elle fit aller si grand train, qu'elle arriva deux heures après lui. Enfermé dans son cabinet, livré à la douleur la plus profonde, il sentait seulement qu'il avait perdu Caroline, qu'il ne la reverrait jamais, et n'éprouvait pas encore les consolations que la vertu se procure à elle-même.

Il n'avait cependant pas été tout à fait insensible aux transports de joie que ses vassaux avaient fait éclater en le revoyant, et aux témoignages touchants de leur attachement.

Louise, Justin et le vieux Johanes avaient été des premiers à accourir, à se précipiter aux genoux de leur bienfaiteur, à lui présenter leurs deux petits garçons: Louise était encore près d'accoucher. — O monseigneur! lui dit-elle, votre arrivée me portera bonheur; j'aurai une petite fille que je désire tant; et puisque monseigneur est marié, si madame la comtesse veut avoir la bonté de lui donner son nom, c'est alors que nous serons heureux.

Le comte ne put soutenir ce mot déchirant, il lui perça le coeur. — Hélas! mes enfants, je ne suis pas…, je ne suis plus… Il ne peut achever; et les quittant brusquement, il s'enferme dans son appartement.

Ils étaient encore dans la cour avec une partie des habitants du village, et s'affligeaient ensemble de l'air triste de leur bon seigneur, lorsque Caroline arriva. Elle s'élance de sa voiture, et sans faire attention à personne, elle s'écrie: Où est-il? où est monsieur le comte? Wilhelm accourt. — Quoi! c'est madame la comtesse! — Oui, mon cher Wilhelm, conduisez-moi à l'instant auprès de votre maître.