Wilhelm marche devant elle, lui montre la porte du cabinet où le comte s'est retiré. Elle l'ouvre promptement, se précipite dans ses bras, en disant d'une voix entrecoupée: — Cher et cruel ami! as-tu pu quitter ainsi ta Caroline, qui t'adore, qui n'aime que toi seule au monde, qui meurt si son époux l'abandonne? Et penchant sa tête sur l'épaule du comte, elle l'inonde de ses larmes. Ses sanglots, la promptitude avec laquelle elle est accourue, coupent sa voix, arrêtent sa respiration. Le comte la soulève dans ses bras, la place dans un fauteuil et se jette à ses pieds. — O Caroline! est-ce bien vous?….. Un ange bienfaisant a sans doute pris vos traits. Ce que je viens d'entendre serait-il possible? — Ah! n'en doute pas, n'en doute jamais; et détachant vivement la chaîne qu'elle avait sur le sein: Tiens, lui dit-elle, le voilà ce portrait que j'aime…. Regarde-le bien; vois, reconnais l'objet qu'il représente; c'est lui qui possède uniquement mon coeur; c'est à lui seul que je veux être.

Le comte, ne concevant plus rien à ce qu'il entend, jette les yeux sur cette peinture….. Grand Dieu! c'est lui, c'est lui-même, tel du moins qu'il était avant son accident; mais Caroline lui prouve trop qu'elle le voit toujours ainsi, et qu'il n'a pas changé pour elle. Il est vrai qu'il ressemblait tous les jours davantage à son portrait, et qu'il n'eût pas été possible de le méconnaître.

Mais par quelle circonstance étrange ce portrait, dont le comte ignorait même l'existence, se trouvait-il entre les mains de Caroline, attaché sur son coeur, et l'objet de ses plus tendres caresses? Il voit, il sent tout son bonheur; il est près de succomber sous le poids de tant de félicité, et cependant il croit encore que c'est un illusion, un rêve enchanteur dont il craint le réveil. Il témoigne à Caroline, autant que son saisissement peut le lui permettre, sa surprise et ses craintes.

Elle tire de sa poche, en rougissant, tous les papiers que lui avait remis Lindorf. — Tenez, lui dit-elle, lisez ceci, et vous saurez tout…. Plus de secrets pour vous; ils m'ont rendue trop malheureuse… Oui, j'ai aimé Lindorf; j'ai du moins cru reconnaître quelques rapports entre les sentiments que j'avais pour lui et ceux que j'éprouve à présent…. Mais jugez vous-même de la différence. Quand il me laissa à Rindaw, je pleurai, oui, je pleurai beaucoup; mais je fus bientôt consolée; bientôt ce petit portrait me devint plus cher que lui. Aujourd'hui, en recevant l'arrêt cruel qui nous séparait, je n'ai point pleuré; non, pas une larme n'est sortie de mes yeux; mais j'a cru que j'allais perdre la vie ou la raison….; et si vous persistiez dans cet affreux projet, c'est comme si vous me disiez: Caroline, je veux que tu meures. Oh! dites-moi plutôt que je suis encore à vous, que j'y serai toujours…. Tenez, vous voyez bien que cet affreux papier ne signifie plus rien, lui dit-elle en montrant l'acte de divorce qu'elle avait déjà déchiré, et qu'elle jeta dans le feu.

Le comte ne pouvait parler; ce qu'il éprouvait était au-dessus de toute expression. Il couvrait de baisers les mains de Caroline; il les pressait contre son coeur; il prononçait des mots entrecoupés sans liaison et sans suite. Dans son délire, il baisait avec transport son propre portrait, qu'il regardait comme la preuve de l'amour de sa Caroline.

Elle le pressa encore de lire le cahier. Il ne le voulait pas; il fallait pour cela la perdre un instant de vue, s'occuper d'autre chose que d'elle seule, cesser de la regarder: c'étaient autant d'instants retranchés à son bonheur. — Non, chère Caroline, n'exigez pas que je lise rien en ce moment. Vous me permettez de lire dans votre coeur, d'y voir que je suis aimé; qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? — Mais le mystère de ce portrait. — Je sais qu'il vous est cher, que c'est le mien, et cela me suffit. — Sachez du moins comment Lindorf m'apprit à vous connaître, par quels degrés l'estime et l'admiration qu'il m'inspira pour vous ont enfin produit l'amour. — Quoi! Lindorf…. — Je dois lui rendre justice; c'est à lui que vous devez le coeur de votre Caroline. — Comment! Lindorf?…. O généreux ami! — Il vous devait tout. — C'est moi, c'est moi qui lui dois plus que la vie.

Alors il prit le cahier et le lut. Bientôt Caroline vit couler ses larmes au souvenir de la mort de son père, à l'expression de la reconnaissance et de l'amitié de Lindorf. Souvent il fut obligé de s'interrompre; et, retombant aux genoux de Caroline, il lui disait d'une voix étouffée: Ah! c'est Lindorf qui mérite d'être aimé. Caroline lui fermait la bouche de sa jolie main, et le forçait à reprendre sa lecture.

Il passa rapidement sur les événements qu'il connaissait déjà; mais à l'époque de la connaissance de Lindorf avec Caroline, son âme entière était attachée sur le papier. Il dévorait chaque phrase, chaque syllabe; il lisait des yeux seulement: une telle lecture ne pouvait se faire à haute voix; mais Caroline, les regards attachés sur lui, ne le perdait pas de vue, et cherchait à découvrir les sentiments divers qui l'agitaient.

Quand il eut fini, il lui rendit le cahier avec l'air le plus pénétré. Je le vois, dit-il, j'ai une épouse et un ami comme il n'en fut jamais; ils se sont sacrifiés pour moi, pour mon bonheur….. Ah! Caroline, pourquoi m'avez-vous forcé à lire ce cahier? Pourquoi ne pas me laisser la douce illusion que vous veniez de me donner? — Une illusion! reprit-elle; ingrat! quel nom vous donnez au sentiment le plus vrai! Oubliez-vous que ce portrait est le vôtre? Ce mot, prononcé avec l'accent le plus touchant, le plus persuasif, rendit au comte sa confiance et son bonheur. A présent, lui dit-elle, que vous avez eu la complaisance de lire votre histoire et celle de Lindorf, laissez-moi vous faire celle de mon coeur.

Alors elle raconta en détail tout ce qui s'était passé dans ce coeur depuis l'instant qu'elle fut unie au comte; et l'innocence avec laquelle elle crut aimer Lindorf comme un frère, et son effroi lorsqu'elle crut l'aimer comme un amant; puis la scène du jardin, celle du pavillon, sa douleur, ses larmes, ses regrets, ses combats: rien ne fut oublié.