Elle lui raconta ensuite comment, entraînée d'abord par l'estime, l'admiration et la lecture de ses lettres à Lindorf, elle avait commencé à s'attacher à lui, à chérir son portrait; tout ce qu'elle avait éprouvé en recevant cette lettre où il lui parlait de s'expatrier; le sentiment de délicatesse mêlé d'un peu de dépit qui avait dicté sa réponse; celui qui la priva de ses sens dans la cour du château de Ronnebourg. Je vous le jure, lui dit-elle, c'était l'émotion seule de me trouver aussi près de vous, de revoir cet époux que j'avais si fort offensé, qui devait me haïr; Lindorf n'y entra pour rien; depuis longtemps vous avez entièrement effacé l'impression légère qu'il avait faite sur mon coeur.
Le comte, enchanté, l'écoutait avec ravissement, et n'avait garde de l'interrompre. Avec quel feu, avec quelle éloquence touchante et persuasive elle lui détailla tout ce qu'elle avait éprouvé pendant sa convalescence! Et depuis leur arrivée à Berlin, ses espérances, ses craintes, ses projets continuels de le faire lire dans son âme; la timidité qui la retenait; cette envie de lui plaire, de l'attacher à elle, de le rendre le plus heureux des hommes; son chagrin de n'y pas réussir; sa résolution, de la veille, de s'entretenir avec lui, de lui ouvrir son âme, sa douleur extrême en apprenant son départ; son désespoir en recevant ce fatal paquet; sa joie en voyant clairement dans la lettre de son époux qu'elle était aimée: tout fut exprimé avec cette rapidité, cette éloquence naïve du sentiment, qui ne peut laisser aucun doute.
A présent, lui dit-elle, vous connaissez Caroline comme elle se connaît elle-même; il ne me reste plus qu'à vous peindre son bonheur; mais peut-il s'exprimer? Elle aime, elle est aimée; elle ose le dire sans rougir; elle ose l'entendre et se livrer à ses sentiments. Cher comte, actuellement que nos coeurs s'entendent, jugez le mien d'après le vôtre.
Il allait lui répondre, et lui expliquer à son tour les motifs secrets de sa conduite, lorsqu'il fut interrompu par Wilhelm. Il entra en disant que les habitants du village, ayant appris que cette belle dame était madame la comtesse, ne voulaient pas s'en aller qu'ils ne l'eussent revue, et demandaient avec acclamation qu'elle voulût bien reparaître un instant.
Caroline, conduite par son époux, descendit dans les cours du château et fut reçue avec des cris redoublés de vivent monsieur le comte et madame la comtesse. Le comte leur fit distribuer du vin et de l'argent.
Caroline, lui serrant la main de l'air le plus attendri, lui disait doucement: O mon ami! ces bonnes gens ne se doutent pas qu'ils célèbrent véritablement l'époque de notre union et du bonheur de toute notre vie… Ah! si vous permettiez… — Permettre, ma Caroline…, ordonnez. — Eh bien! faisons des heureux, des heureux comme nous. Il y a sûrement dans cette foule des jeunes gens qui s'aiment, marions tous ceux qui voudront l'être. Le comte lui baisa la main avec transport. — Chère…., adorable Caroline! faisons mieux encore, éternisons la mémoire de ce jour fortuné. Puisque c'est ici que ma Caroline m'est rendue, je veux que ce lieu se ressente à jamais de mon bonheur; et je vais fonder à perpétuité six mariages toutes les années.
Caroline se chargea d'annoncer elle-même aux paysans cette bonne nouvelle. Les cris, les acclamations, les bénédictions redoublèrent: au milieu de ces tumultueux transports, on aurait pu facilement distinguer les voix des jeunes amoureux, qui criaient plus fort que les autres: Dieu bénisse à jamais nos bon maîtres!
Le comte aperçut Louise et Justin dans un coin de la cour avec leur petite famille. Il les appela, et les présenta à Caroline: Voilà, ma chère amie, lui dit-il, un ménage que vous connaissez déjà. — Ah! sans doute, c'est la belle Louise? Louise rougit, et s'embellit encore. Quoique les travaux champêtres et trois enfants eussent diminué sa fraîcheur, elle était encore frappante. — Ah! oui, madame la comtesse, dit Justin avec cette physionomie expressive et naïve qui annonçait à la fois sa joie et sa candeur: c'est bien vrai cela; c'est bien ma belle Louise. Il n'y a dans tout le monde, je crois, que monseigneur qui ait une plus jolie femme, et c'est bien juste; c'est sa récompense de m'avoir donné ma Louise.
Ce fut le tour de Caroline de rougir. Elle caressa les deux petits garçons, qui étaient charmants; et s'apercevant de la grossesse de Louise, elle prévint sa requête, et lui dit qu'elle serait la marraine de l'enfant qu'elle portait. Louise voulut se jeter à ses pieds, elle la retint; mais Justin s'y précipita, baisa le bas de sa robe, et se releva en disant: Sûrement le bon Dieu m'aime bien, car il m'accorde tout ce que je lui demande. Je lui ai tant demandé ma Louise, qu'il mit au coeur de monseigneur de me la donner; je n'ai demandé après cela qu'une Louise pour monseigneur, et voilà qu'il l'a trouvée. A présent, je vais lui demander pour vous deux petits gars jolis comme les nôtres, et vous verrez qu'ils viendront tout de suite.
Caroline se détourna, se baissa vers les petits gars, leur donna à chacun un baiser et un ducat, pendant que le comte, attendri, serrait la main de Justin, et jetait sa bourse dans son chapeau. Pour échapper à leur reconnaissance, il proposa à Caroline d'entrer dans les jardins; elle y consentit. C'était au mois de décembre: l'air était froid et nébuleux, la terre couverte de neige et les bassins de glaçons. Mais ni l'un ni l'autre ne s'en aperçurent; et jamais promenade du plus beau printemps ne leur parut plus délicieuse.