Il y a longtemps que l'on sait que l'amour peut tout embellir, et qu'avec l'objet aimé il n'est point de mauvaise saison. Les jardins du comte étaient d'ailleurs remarquables par leur beauté, leur étendue, leur arrangement, et cités même comme un objet de curiosité pour les voyageurs. Caroline les avait peu vus le jour de son mariage; elle ne les voit guère mieux à présent; mais elle s'y arrête quelque temps; enfin, le comte, craignant pour elle le froid et l'humidité, la ramène au château. Ils trouvèrent une collation champêtre préparée par Louise. Elle s'était hâtée d'aller chercher de la crème, quelques fromages, des marrons, des rayons de miel, et une pièce d'un chevreuil que Justin avait tué. Voyez mon bonheur, dit-elle, de l'avoir justement apprêté hier pour régaler notre vieux père! — Le bon Johanes? s'écria Caroline; eh bien! Louise, il faut qu'il en mange avec nous.
Louise courut le chercher. Il arriva appuyé sur Justin, et tremblant de joie plus encore que de vieillesse. Caroline et le comte allèrent au-devant de lui; ils le prirent chacun par un bras, le placèrent dans un fauteuil, et le comte lui versant une rasade: Buvez ceci, bon Johanes, à la santé du plus heureux des hommes: — Et de celui qui mérite le plus de l'être, dit Justin. Le vieillard voulut aussi parler, mais il était trop ému, trop touché; il ne put que balbutier quelques mots, et lever les yeux et les mains vers le ciel. Cependant, après avoir bu un second verre à la santé de madame la comtesse, et l'avoir longtemps regardée, il s'écria tout à coup: Que Dieu soit béni d'avoir fait une si belle dame tout exprès pour notre seigneur! Vous êtes bien belle et bien bonne, madame la comtesse; mais aussi vous avez un ange pour mari. Si vous saviez quel bien il nous a fait! comme il a marié ma Louise!
Une fois que le bon vieillard fut ranimé par le vin, et en train de parler, il ne pouvait plus se taire. Il raconta à Caroline toute l'histoire du mariage de sa fille; et comme il ne voulait point de Justin; et comme monseigneur l'attrapa; et comme il leur donna une bonne ferme, et cent ducats comptant; et comme il eut le malheur de se blesser en sortant de chez eux; et comme ils le portèrent au château, etc.
Caroline savait tous ces détails par le cahier de Lindorf; cependant elle écoutait avec délices. L'éloquence simple et naïve de ce bon paysan, le ton pénétré et vrai avec lequel il racontait, le plaisir qu'il avait à parler, et surtout l'éloge de son époux à chaque instant répété, l'attendrissaient jusqu'aux larmes. Elle le regarda cet époux si chéri et si digne de l'être; il était ému comme elle. Elle lui tendit la main avec un sourire, une expression, un regard qu'on ne peut décrire. C'étaient l'amour, la vertu, le bonheur; ce seul instant aurait suffi pour compenser un siècle de peines.
Johanes buvait, causait et s'animait toujours davantage. Il parla de son ménage, des soins touchants que ses enfants avaient de lui, de son cher Justin, qui était le meilleur des fils, des maris et des pères. Si c'était à refaire, disait-il, je lui donnerais ma Louise, quand même il n'aurait pas un sou vaillant; mais votre bonté, monseigneur, n'y a rien gâté. Et ces petits marmots que je vois là autour de moi, comme ça me réjouit le coeur! comme ça me rajeunit! Si seulement ma pauvre Christine vivait encore! Mais, à propos d'elle, monseigneur, qu'est-ce qu'est donc devenu son nourrisson, notre jeune baron de Lindorf? J'ai vu ça tout petit, moi; je suis son père nourricier, et je l'aime toujours. On nous avait dit qu'il épousait la soeur de monseigneur, et nous étions bien aises: il faut que les braves gens s'allient ensemble. Est-ce que c'est donc vrai, monseigneur, qu'il est votre frère? — Non, pas encore; mais le sera bientôt, j'espère, dit Caroline en se levant, et remettant à Louise son fils cadet, qu'elle avait eu tout ce temps-là sur ses genoux.
Ils comprirent qu'ils devaient se retirer. Louise en avertit son père; mais le bon vieillard se trouvait si bien dans son fauteuil, entre le comte, la comtesse et la bouteille, qu'il ne pouvait se résoudre à la quitter. — Laisse-moi encore ici, ma fille; c'est le plus beau jour de ma vie: à mon âge, il n'en reste pas beaucoup à perdre. — Mais, mon père, dit Louise, nous embarrasserons monseigneur. — Point du tout, mon enfant; tu ne sais ce que tu dis. Je le connais mieux que toi; c'est son plaisir de voir les heureux qu'il fait: n'est-ce pas, monseigneur, que j'ai raison et qu'elle a tort? Mais à présent les enfants veulent en savoir plus long que leurs pères.
Le comte sourit; Caroline se rassit en faisant un signe à Louise; et le vieillard, content, commença une petite chanson; il ne put l'achever. Je n'y entends plus rien, dit-il; le coeur y est, mais je n'ai plus la voix que j'avais quand je commandais l'exercice. C'est à toi, mon fils Justin: allons, prends ton flageolet, joue un air à madame la comtesse; Louise chantera; le petits danseront. Vous êtes là comme de grands nigauds; si je ne pensais à rien, moi, vous laisseriez monseigneur et sa dame s'ennuyer ici comme des morts.
Caroline ayant dit qu'en effet elle serait bien aise d'entendre le flageolet de Justin, il le prit, et joua quelques allemandes que les deux petits garçons dansèrent avec grâce et gaieté. Leur mère suivait des yeux tous leurs mouvements; et le vieillard riait et était aux anges en regardant le comte et la comtesse. Ne vous avais-je pas dit que c'était joli à voir? A présent, Louise, chante la chanson que ton mari a faite ces jours passés. — Comment, Justin, s'écria Caroline, encore un nouveau talent! Vous faites des chansons! — O mon Dieu! non, madame la comtesse; seulement de temps en temps un petit couplet pour ma Louise. Il préluda sur son flageolet, et Louise chanta avec une douce petite voix de village:
On dit que l'amour
Ne dure qu'un jour
Dans le mariage:
C'est un conte que cela,
Si l'on aime, on aimera
Toujours davantage.
Est-c' que le bonheur
Refroidit le coeur?
Non pas au village:
Depuis que je suis heureux,
Je sens augmenter mes feux
Toujours davantage