Plus content qu'un roi,
Quand autour de moi
J'vois mon p'tit ménage,
Ma Louise et nos enfants;
Je les aime, et je le sens
Toujours davantage.
Louise se tut; Justin posa son flageolet, s'avança quelques pas, et chanta ce couplet, qu'il venait de faire pendant que sa femme chantait les précédents:
C'est à monseigneur
Que de notre coeur
Nous devons l'hommage.
Je ne forme plus de voeux;
Comme nous il est heureux,
Qu' m' faut-il davantage?
Le comte et Caroline, émus, attendris, et surpris des talents de Justin, lui donnèrent les éloges qu'il méritait. Sa modestie et sa simplicité les surprirent plus encore: il ne comprenait pas qu'on pût l'admirer.
C'est Louise, répétait-il, qui m'a appris tout cela; sans le désir de lui plaire, je ne saurais rien. — Mais ce dernier couplet, répétait Caroline, composé dans un instant! — Oh! pour celui-là, c'est monseigneur; je ne l'aurais pas trouvé si vite pour un autre…
Pendant la chanson, Johanes s'était endormi profondément; ses enfants le réveillèrent à demi, et l'emmenèrent. Le coeur de Caroline était si rempli de mille sensations, qu'elle avait besoin de l'épancher. Dès qu'elle fut seule avec le comte, elle se laissa aller à son attendrissement, et versa les plus douces larmes. Ce vieillard, ces enfants, ce couple si uni; la vénération, l'amour de ces bonnes gens pour le comte, qui rejaillissaient sur elle: tout avait exalté son imagination et sa sensibilité au point que son époux lui paraissait un être surnaturel, un dieu bienfaisant, qu'elle devait adorer et qu'elle adorait en effet. Ces sentiments, si longtemps comprimés et retenus dans son coeur, elle ose à présent leur donner essor: elle ose dire et répéter au plus aimé des hommes qu'il l'est avec passion, qu'il le sera toujours; elle ose lui chanter en entier cette romance qu'elle composa et chanta si souvent loin de lui avec tant de douleur, cette preuve si forte et si touchante de son amour! Elle la lui chante avec une âme, une expression surnaturelles. Des larmes inondent encore ses joues; mais le comte ne peut se méprendre sur leur objet: ce sont les larmes du bonheur; elles coulent doucement et sans effort, et n'interrompent point ses doux accents. Le comte les écoute avec un ravissement, un transport qui va jusqu'au délire. Chaque mot, chaque vers, portent au fond de son coeur la plus douce des convictions, celle d'être aimé de cette épouse adorée. C'est la voix céleste de Caroline qui lui répète: toi que j'adore; c'est son regard enchanteur qui lui demande: où veux-tu chercher le bonheur? et qui lui dit en même temps qu'il l'a trouvé.
Quand il serait resté le moindre doute au comte, ce moment l'eût tout à fait dissipé: mais il n'en avait point. La naïve et tendre Caroline était loin de savoir dissimuler. Elle exprimait tout ce que son coeur sentait; et quand elle aurait voulu se taire, on l'aurait lu dans ses yeux et dans son sourire. On voyait d'abord que cette bouche charmante ne pouvait proférer une fausseté, et qu'elle était l'organe de l'âme la plus pure et la plus sincère. Quand elle disait je vous aime, ce seul mot valait tous les serments. Elle le dit si souvent au comte dans le cours de cette heureuse journée, qu'il dut être persuadé.
Ils soupèrent, au coin du feu, du chevreuil que Justin avait tué fort à propos; car le comte, en partant pour sa terre, abîmé dans sa douleur, n'avait pensé à rien, et ce repas simple fut sans doute le plus délicieux qu'il eût fait de sa vie. Le manuscrit ne dit point si la force de l'habitude fit qu'il se retira dans un autre appartement d'abord après le souper. On laisse au lecteur le soin de le deviner. Pourquoi prolonger les détails? On aime trop à s'appesantir sur le bonheur. Ajoutons seulement qu'ils auraient accepté avec transport tous les deux l'offre de passer leur vie entière dans cette terre, loin de la cour, et sans autre ambition que celle de se plaire; mais le comte devait trop à son roi pour écouter ce désir. Brûlant d'impatience de lui apprendre son bonheur, d'anéantir cette cruelle idée d'un divorce dont le seul mot le faisait frémir, de lui présenter une épouse adorée, et contente de l'être, il supplia Caroline, dès le lendemain matin, de consentir à partir pour Potsdam.
Elle rougit excessivement à cette proposition; mais se remettant tout de suite, elle lui dit, avec un sourire enchanteur: — Il serait bien temps, n'est-ce pas, de n'être plus une sotte enfant? Eh bien! oui, mon cher ami, je vous en prie, conduisez-moi aux pieds du roi. Il me grondera peut-être, il fera bien; mais je le gronderai aussi à mon tour. — Vous, mon ange? — Oui, moi-même; je le gronderai bien fort d'avoir signé cet affreux papier qui nous séparait pour toujours.
Ils partirent donc, en promettant à Justin et à Louise de revenir bientôt à Walstein. La tendre Caroline le répéta avec transport. — Oh! oui, oui, nous reviendrons ici, nous reviendrons, dit-elle en serrant la main de Louise, et jetant un regard timide sur le comte: cette terre sera toujours pour moi le séjour du bonheur.