A mesure qu'ils approchaient de Potsdam, le trouble de Caroline augmentait. Elle n'avait pas revu le roi depuis le jour de son mariage; et sentant combien il devait être mécontent d'elle, elle redoutait à l'excès ce moment. Le comte s'efforçait de la rassurer; il lui racontait mille traits de la bonté du grand Frédéric, de cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, et le faisait adorer de ses sujets. — Il est bien plus que mon roi, lui disait-il, c'est mon ami. Oui, chère Caroline, c'est à mon ami que je vais présenter celle qui fait le charme de ma vie, et que je tiens de lui-même. Si vous aviez entendu, hier matin, comme il résistait à la cruelle grâce que je lui demandais! Et lorsque enfin il céda à mes persécutions, lorsqu'il signa ce fatal papier, et qu'il me le remit, ce fut en me disant: — Réfléchissez encore, mon cher Walstein; votre résolution m'afflige. J'ai cru vous rendre heureux, je crois encore que vous pourriez l'être: c'est avec regret que j'ai signé ceci; mais j'espère que vous n'en ferez pas usage. — Voilà, Caroline, celui devant qui vous allez confirmer le bonheur de son ami. — Ils étaient déjà dans les cours. Le comte descend, et laisse Caroline dans la voiture. Le roi, suivant sa coutume, allait monter à cheval, exercer lui-même ses troupes. Il aperçoit Walstein, et s'arrête. — Ah! vous êtes là, comte? j'en suis bien aise. J'ai pensé à vous hier tout le jour. J'ai vu le chambellan, il ne savait rien encore. Ne précipitez rien; il faut que je parle moi-même à Caroline; j'ai peine à consentir… — Ah! sire, elle est ici. — Qui donc? — Elle, ma Caroline, ma femme, mon amante, l'adorable épouse que Votre Majesté m'a donnée, et qui m'en devient plus chère encore. —Vous extravaguez, comte. — Non, sire; c'est hier, hier matin que j'étais un insensé. Elle m'a rendu la raison, le bonheur, la vie; elle m'aime, elle veut être à moi. Je me jette à vos pieds, et je vous demande encore une fois Caroline, le plus grand de tous vos bienfaits. Il était en effet tombé aux genoux du roi, qui, ne comprenant pas trop qu'une femme pût causer tout ce délire, lui ordonna en riant de se relever et de s'expliquer. Le comte obéit; il raconta au roi le désespoir de Caroline, son arrivée à Walstein, et le désir qu'ils avaient eu tous les deux d'obtenir son pardon et la confirmation de leur union. Il accorda l'un et l'autre avec joie, et voulut en aller assurer lui-même Caroline, qui attendait toujours dans sa voiture le retour du comte. Elle fut bien émue en voyant le roi s'approcher d'elle, et voulut descendre; mais le roi l'arrêta, et lui dit: — Restez, madame la comtesse; c'est bien, très-bien. Oublions le passé; je suis fort content. Soyez toujours unis, et donnez-moi beaucoup de sujets qui vous ressemblent. Il serra la main du comte, salua Caroline, et les laissa pénétrés de cette bonté si rare et si sublime lorsqu'elle se trouve unie au rang suprême.

Ils prirent la route de Berlin, et rentrèrent ensemble dans cet hôtel d'où le comte s'était comme banni pour toujours. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'ils y jouirent d'un bonheur d'autant plus senti, qu'ils l'avaient acheté par de cruelles peines.

FIN.

Il y peut-être des lecteurs attachés aux règles strictes, qui pensent qu'un épisode quelconque doit être placé dans le corps de l'ouvrage avant le dénoûment, et qu'on ne peut plus rien avoir d'intéressant à leur dire lorsque le héros est heureux. C'est pour eux que j'ai mis le mot fin après la réunion du comte et de Caroline (quoiqu'ils fussent bien éloignés eux-mêmes de regarder leur histoire comme finie, tant que celle de Lindorf et de Matilde ne l'était pas). Il suffira sans doute d'apprendre en deux mots à ces lecteurs-là que Lindorf et Matilde furent unis dans la suite. L'histoire sera dans les grandes règles; ils sauront tout ce qu'ils veulent savoir, et n'auront pas besoin d'aller plus loin.

Mais nous aimons à penser qu'il est des lecteurs plus curieux, ou plus sensibles, qui nous sauront gré d'entrer dans les détails d'un événement qui ne peut leur être indifférent, puisqu'il est si nécessaire au bonheur du comte et de Caroline, qu'on ne peut même imaginer qu'ils puissent jouir d'un instant de vrai bonheur, tant qu'il leur reste quelque inquiétude sur le sort de Lindorf et de Matilde, et qu'ils peuvent se regarder tous les deux comme la cause innocente, mais bien réelle, du malheur d'êtres aussi chers et dont les intérêts sont aussi inséparables des leurs propres. Une soeur chérie, un ami intime, sont-ils donc des personnages épisodiques? Non, ce sont des parties d'un même tout. Ceux qui se rappelleront que le pauvre Lindorf est parti désespéré de Ronnebourg sans qu'on sache ce qu'il est devenu; que l'intéressante et jeune Matilde, abandonnée de celui qu'elle aime, persécutée par sa tante, vit dans les larmes et la douleur, et qui n'auront aucun désir d'apprendre comment ils se sont réunis; non, ceux-là ne sont pas dignes d'être amis de la sensible Caroline. C'est donc sans aucune crainte de ne pas exciter l'intérêt, que nous allons continuer l'histoire de Caroline, et compléter son bonheur.

SUITE DE CAROLINE

Le souvenir de Lindorf, et même quelquefois celui de Matilde, avaient souvent ajouté aux tourments de Caroline, dans le temps où il lui eût été permit peut-être de ne s'occuper que d'elle seule; et bientôt ce sentiment se réveille avec plus de force par celui de son propre bonheur. A peine fut-elle arrivée chez elle, et seule avec le comte, qu'elle amena la conversation sur un objet également intéressant pour tous deux, en lui rendant la lettre inutile qu'il avait écrite à Lindorf. — Mais, lui dit-elle, mon cher comte, vous disposiez là d'un bien qui ne vous appartenait pas. Lindorf est à Matilde; il faut que notre cher Lindorf devienne notre frère. — Plût au ciel! reprit le comte; mais vous oubliez… — Quoi donc? — Que ce n'est plus Matilde qui peut faire le bonheur de Lindorf. — Et pourquoi? parce qu'il a aimé quelques mois Caroline de Lichtfield? Mais elle n'existe plus cette Caroline-là; il ne la reverra jamais; et celle qu'il va retrouver à sa place, Caroline de Walstein, ne peut lui inspirer qu'une amitié fraternelle, qui ne nuira point à son amour pour Matilde. Qu'il la revoie seulement, il ne comprendra pas lui-même qu'il ait pu l'oublier un instant. Je voudrais être aussi sûre des sentiments de Matilde. Un mot d'une de vos lettres à Lindorf m'inquiète: vous paraissez croire qu'elle ne l'aime plus, et que ce Zastrow…. O mon Dieu! comme j'en serais fâchée!

Pour toute réponse, le comte chercha dans son portefeuille, et donna à lire à Caroline la dernière lettre qu'il avait reçue de Matilde… Comme elle en fut touchée! comme elle répéta plusieurs fois, en la lisant: Pauvre enfant! aimable Matilde! chère petite soeur! Eh! oui, sans doute, tu vivras avec nous; tu retrouveras ton amant, ton frère et la plus tendre soeur. Et rendant la lettre au comte: Méchant que vous êtes! pourquoi ne pas voler tout de suite à son secours? — Pourquoi?… Ma Caroline était mourante; il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers. — Pauvre Matilde! du moins vous lui avez répondu? — Oui; mais je voudrais à présent qu'elle n'eût reçu cette réponse, et j'avoue que son silence m'inquiète…… — Ah! Dieu! vous l'aurez affligée! Chère Matilde!…… Et, tout à coup, se levant avec impétuosité et s'approchant du comte les mains jointes, elle ajouta d'un ton vif et suppliant: Mon ami, mon cher ami! ne me refusez pas ce que je fais vous demander; de grâce ne me le refusez pas: partons demain; allons à Dresde; allons chercher Matilde; je brûle de la connaître, de vivre avec elle, de porter la joie et la consolation dans son coeur. Relisez sa lettre, et vous ne balancerez pas un instant; pensez qu'à présent, peut-être, elle est dans les larmes et la douleur. Oh! comme je me les reproche ces larmes dont je suis la cause! Chère petite Matilde! c'est donc moi, moi seule qui lui enlevais son ami, qui la privais de son frère! Que de torts j'ai à réparer avec elle! En vérité, je ne puis avoir un seul instant de vrai bonheur que je ne la voie heureuse, heureuse comme moi-même.

Elle parlait avec tant de feu, sa physionomie exprimait tant de choses, elle était si belle dans ce moment-là, que le comte tomba presque involontairement à ses genoux, et resta longtemps la bouche collée sur sa main sans pouvoir prononcer un mot. — Eh bien! reprit-elle avec impatience, nous partirons demain, n'est-ce pas? — Adorable Caroline, s'écria le comte, vous savez donc lire dans mon coeur? L'absence de ma soeur, l'idée de la savoir malheureuse, pouvaient seules altérer ma félicité; mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un voyage dans cette saison rigoureuse, était au-dessus de mes forces. — Vous plaisantez, je crois; la saison est toujours belle quand on voyage avec ce que l'on aime et qu'on va chercher une amie.

Le comte ne résista plus et les préparatifs du voyage furent bientôt faits, grâce à l'aimable empressement de Caroline. Ils furent de bonne heure le lendemain sur la route de Dresde, jouissant d'avance et du plaisir de Matilde, et de sa surprise. Le comte ne lui avait jamais parlé de son mariage, et l'embarras de lui cacher ou de lui expliquer ses projets avait aussi causé son silence. — Nous la ramènerons avec nous, disait Caroline; nous ne nous quitterons plus. Je vais enfin avoir une amie; et c'est à vous encore que je devrai ce bien si longtemps désiré. Il ne manquera plus que Lindorf à notre bonheur. Mais vous dites qu'il ne peut tarder à venir; nous les marierons d'abord, et nous jouirons ensemble de tout ce que l'amour et l'amitié ont de charmes. Chaque mot de Caroline transportait le comte, l'enivrait de tendresse et bonheur. La manière franche et naturelle dont elle parlait de Lindorf, son désir de le voir uni à Matilde, devaient dissiper jusqu'à l'ombre même du doute; mais il était loin d'avoir là-dessus les mêmes espérances qu'elle, et de croire que jamais Lindorf pût s'unir à Matilde. Il lui paraissait impossible qu'après avoir aimé Caroline ou pût revenir à quelque autre objet; et, bien décidé à ne pas donner sa soeur à un époux prévenu pour une autre femme, il ne formait d'autre projet que celui de la soustraire à la tyrannie de sa tante et de M. de Zastrow, de la détacher insensiblement de Lindorf, et de lui faire attendre doucement, dans le sein de l'amitié fraternelle, un époux qui n'eût pas aimé Caroline, et qui méritât mieux que l'ingrat Lindorf le coeur et la main de Matilde. Quant à Lindorf lui-même, le comte tâchait d'écarter son souvenir; mais il y réussissait faiblement; et, même à côté de sa chère Caroline, même au comble du bonheur, un profond soupir s'échappait quelquefois de son coeur oppressé, en pensant que ce bonheur était aux dépens de son ami; que Lindorf était malheureux; qu'il le serait toujours; qu'il ne le faisait revenir dans sa patrie que pour le rendre témoin de la félicité de son rival, et ranimer peut-être dans le coeur de la pauvre Matilde des sentiments que l'absence seule de Lindorf pouvait éteindre.