Puis, la route, après avoir traversé la zone argileuse et rougeâtre, semée de cailloux aigus, s’engage dans une sorte de maquis. Là, tout revit et reverdit.
Les grands buissons sahariens au feuillage d’aiguilles sombres se sont dépouillés des poussées hivernales et semblent vêtus de velours. Les jujubiers, ratatinés, comme ramassés sur eux-mêmes, d’aspect méchant, se couvrent de folioles rondes d’un vert tendre, presque doré ; les genêts s’étoilent de petits sabots candides et parfumés ; des herbes se dressent gonflées de sève ; les touffes de « drinn », faisceaux rigides et brillants, montent, en panache ; çà et là, une asphodèle érige sa haute hampe et ses petites clochettes pâles ; voici l’iris violet et les fleurs qui se cachent dans l’ombre amie des buissons…
De toute cette verdure, de toutes ces richesses écloses d’hier, étalées pour quelques jours sous le ciel qui sera de plomb bientôt, qui cessera de sourire pour des mois et des mois, un parfum s’évapore, composite et grisant.
Dans le désert en fête chante une infinité d’oiseaux. Les alouettes montent vers le jour naissant, lancent en battant des ailes leur appel tendre, puis retombent dans les buissons comme pâmées.
Et sur toute cette joie éphémère plane aussi la tristesse mystérieuse de l’espace.
A la débandade, la caravane avance.
Les chameaux broutent. Les hallassa, hommes de corvée, grands Souafa bronzés de la tribu des Ouled-Ahmed-Achèche, chantent, comme en rêve, d’interminables complaintes tristes. Perdus dans cette fête de la terre fécondée, ils regrettent leurs dunes stériles et leur ville grise, aux mille coupoles basses. Les deux méhara géants des deïra Lakhdar et Nasser déambulent gravement, avec leur selle targui, leurs longs glands de laine, en faisant tinter à chaque pas leurs clochettes. Le petit tirailleur Rezki, « qui a fini son temps » et qui s’en retourne vers les montagnes natales du Djurdjura, chante pour lui tout seul des cantilènes gracieuses, que personne de nous ne comprend.
Le matin, à l’aube, nous quittons le bordj de Chegga, bâti au milieu d’un marais, et dont le salpêtre et l’iode désagrègent lentement les vieilles murailles.