C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée, compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et doré.
Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient, délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.
Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine, son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.
Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu vagues.
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Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes : une cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts ou partis sans retour…
Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.
De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation exubérante qui avait poussé là.
C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.
Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines, je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une énigme. — Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il pour moi en ce côté de mystère. — Sans que j’aie jamais su d’où il venait et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur une pierre.