Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville.

On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur des sites monotones et des horizons vides.

Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux, et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.

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Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand marabout tunisien.

Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces yeux éteints… Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour !

Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la « Sicilia serira » (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés avoisinant le port.

Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs, et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des soldats…

Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les plus délicieusement paisibles de Tunis.