Telle est ma vraie vie, celle d’une âme aventureuse, affranchie de mille petites tyrannies, de ce qu’on appelle les usages, le « reçu », et avide de vie au grand soleil, changeante et libre.
Je n’ai jamais joué aucun rôle politique, me bornant à celui de journaliste, étudiant de près cette vie indigène que j’aime et qui est si mal connue et si défigurée par ceux qui, l’ignorant, prétendent la peindre.
Je n’ai jamais fait aucune propagande parmi les indigènes, et il est réellement ridicule de dire que je pose en pythonisse !
Partout, toutes les fois que j’en ai trouvé l’occasion, je me suis attachée à donner à mes amis indigènes des idées justes et raisonnables et à leur expliquer que, pour eux, la domination française est bien préférable à celle des Turcs et à toute autre.
Il est donc bien injuste de m’accuser de menées anti-françaises.
Quant à la teinte d’antisémitisme que m’attribue votre envoyé spécial, elle m’est d’autant plus étrangère que, collaboratrice à la Revue blanche, à la Grande France, au Petit Journal illustré et à la Dépêche Algérienne, où je suis rédactrice attitrée, j’ai collaboré aux Nouvelles d’Alger, qui, sous la rédaction en chef de M. Barrucand, ont si largement contribué à détruire ici la tyrannie antisémite. J’ai passé à l’Akhbar en même temps que M. Barrucand, qui reprenait à nouveau ce vieux journal pour y poursuivre une œuvre essentiellement française et républicaine, et pour y défendre les principes de justice et de vérité qui doivent s’appliquer ici à tous, sans distinction de religion et de race.
J’espère, Monsieur le Rédacteur en chef, que vous voudrez bien insérer ma rectification et faire ainsi droit ma défense, que je crois très légitime.
Agréez, etc.
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La mère d’Isabelle Eberhardt, en 1873, était restée veuve du général de Moërder, dont elle eut plusieurs enfants, qui occupent aujourd’hui de hautes situations administratives en Russie. Isabelle Eberhardt fut une fille de l’exil. Son grand-oncle et tuteur, dont elle parle dans son autobiographie épistolaire, s’appelait Alexandre Trophimowsky. C’était un homme très bon, très cultivé, d’esprit libéral, un peu solitaire. Dans un esprit de protestation politique, il avait quitté la Russie et s’était établi en Suisse. Ce fut près de lui que Mme de Moërder vint habiter après son veuvage et ce fut dans sa maison de la banlieue de Genève, dite « Villa Neuve » à Meyrin, qu’Isabelle Eberhardt naquit en 1877.