Par suite de l’énorme perte de sang que j’avais subie — pendant six heures — je me trouvais dans un état de faiblesse tel, qu’il fallut me laisser ce soir-là à Behima.

Le lendemain je fus transportée, sur un brancard, à l’hôpital militaire d’Eloued, où je restai jusqu’au 25 février dernier. Malgré les soins dévoués et intelligents de M. le docteur Taste, je sortis de l’hôpital infirme pour le restant de mes jours[13] et incapable de me servir de mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pénible.

[13] A la longue, le jeu des muscles s’était rétabli. Isabelle Eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche. Elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse.

Malgré que, lors de mon premier voyage, j’avais eu des démêlés avec le bureau arabe de Touggourth dont dépend celui d’Eloued, — démêlés provoqués uniquement par la méfiance de ce bureau — le chef de l’annexe d’Eloued, les officiers du bureau arabe et de la garnison, ainsi que le médecin-major furent pour moi de la plus grande bonté, et je tiens à leur donner un témoignage public de ma reconnaissance.


— Dans cette même lettre, Isabelle Eberhardt établit, par un rapprochement de faits, comment il lui a paru qu’Abdallah, son agresseur, n’avait été qu’un instrument entre d’autres mains[14].

[14] Le père de l’accusé déclara devant le Conseil de guerre que son fils lui avait déclaré « qu’il avait été poussé par le cheikh et ses serviteurs, et par un envoyé de Dieu ».

« Il est évident, conclut-elle, qu’Abdallah n’a pas voulu me tuer par haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes, et ensuite que son crime a été prémédité.

« J’ai déclaré à l’instruction que j’attribuais en grande partie cette tentative criminelle à la haine des Tidjanya pour les Kadriya et que je supposais que c’étaient des « haba » ou khouans Tidjanya qui s’étaient concertés pour se débarrasser de moi qu’ils voyaient aimée par leurs ennemis, ce que prouve la désolation des khouans Kadriya quand ils apprirent le crime.

« Quand je passai, portée sur une civière, par les villages des environs d’Eloued, lors de mon transfert à l’hôpital, les habitants de ces villages, hommes et femmes, sortirent sur la route en poussant les cris et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements. »