Il est vrai que l’été 1899 fut excessivement chaud dans le Sahara et que le mirage déforme bien des choses et explique bien des erreurs.
Veuillez agréer, etc.
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L’agresseur d’Isabelle Eberhardt fut condamné à vingt ans de travaux forcés, encore qu’elle eût demandé pour lui l’indulgence du conseil de guerre, et, de la façon la plus inattendue, à l’issue de ce procès, un arrêté d’expulsion du territoire algérien fut pris contre elle-même. Sa qualité d’étrangère, sujette russe, rendait possible cette décision administrative.
Devant cet ukase qui bouleversait sa vie, Isabelle Eberhardt put se croire ramenée au régime russe, mais ses plaintes et ses réclamations furent toujours mesurées. Ce fut en vain, d’ailleurs, qu’elle s’adressa à son consulat.
Cette mesure administrative, prise un mois après la démission de M. Jonnart et alors que M. Revoil n’avait pas encore rejoint son poste, ne fut pas accueillie sans protestation dans la presse algérienne. A ce moment nous ignorions la personnalité d’Isabelle Eberhardt, mais, à ne considérer en elle qu’une victime, il nous semblait inadmissible qu’elle fût, elle aussi, condamnée. Dans le journal les Nouvelles d’Alger, nous protestâmes, dès le premier moment, contre l’arrêt administratif qui la frappait.
Malgré les démarches d’Isabelle Eberhardt et malgré les protestations de la presse algérienne, on ne se décida pas à rapporter la décision inconsidérée qui rejetait une femme de talent loin du pays qu’elle devait honorer.
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Isabelle Eberhardt, exilée, sans ressources, connut à Marseille ses jours de misère les plus durs. Elle dut pour vivre, et malgré l’état de faiblesse où la laissait sa blessure encore mal cicatrisée, s’employer aux travaux du port avec les portefaix italiens. On retrouvera quelque souvenir de ce temps dans son roman Trimardeur, qui n’est souvent qu’une transposition de ses aventures.
Grande et bien découplée, d’allure franche, elle travaillait alors comme un jeune garçon — vêtue d’une vareuse de marin — au chargement des bateaux, mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette, et, par manque de tabac, comme elle dit dans une de ses lettres, « fumait au besoin des feuilles de platane ».