Sidi Brahim veut charger ces chefs nomades d’importants achats de moutons sur le Guir. Ils retournent là-bas, venant de Beni-Ounif, où ils ont fourni des chameaux pour le convoi de Beni-Abbès, et c’est le prix des moutons que Si Mohammed Laredj est en train de leur compter, avec sa grande aménité de langage et ses manières douces.
Les Douï-Menia couvent d’un œil rapace les douros qui sonnent et s’entassent. Instinctivement ils s’en rapprochent, ils se penchent vers cet argent qui doit passer entre leurs mains, car, sous couleur d’achats, ce sont eux qui vendront les moutons, le plus cher possible.
Ils font mine de ne pas savoir compter et embrouillent à plaisir les calculs de Si Mohammed.
Alors, voyant que cela dure ainsi indéfiniment, Sidi Brahim me prie d’établir le calcul par écrit.
Je griffonne sur mon genou, avec un roseau et en chiffres dits indiens, usités des Arabes, pour qu’Embarek, qui sait lire, puisse contrôler.
Enfin, les nomades se rendent à l’évidence.
Les vieux rapaces tendent déjà leurs mains osseuses vers l’argent, mais Embarek n’a pas dit son dernier mot. Il les arrête du geste :
— Sidi Brahim, dit-il avec son sourire le plus engageant, le compte est juste : il faut six cent cinquante douros pour payer les moutons au prix du jour, et l’argent est là. Certes, nous sommes tes serviteurs et ceux de ton glorieux aïeul, Sidi Ben-Bou-Ziane — Dieu lui accorde ses grâces ! Mais il nous faudra chercher les moutons chez nos frères disséminés sur le cours du Guir… Puis, il faudra les escorter jusqu’ici, afin que les Ouled-Nasr et les Berabers Aït-Khebbach ne les enlèvent pas. Tout cela, nous nous en chargeons, et, en vérité, nous sommes heureux de te servir. Tu n’as rien à craindre — si Dieu le veut ! Mais nous sommes de pauvres nomades que la guerre a ruinés, et certes ta générosité ne nous oubliera pas. Donne-nous une récompense… pour nos peines.
Sidi Brahim sourit. Si Mohammed Laredj baisse la tête et prend un air impénétrable :
— Et quelle est la récompense que vous souhaitez ?