Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine, j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des étreintes, un autre effroi : sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent… Quelle angoisse ! Il me semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.


Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi, mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du Sud.


Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.

Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements ; je lui prêtais des accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.

CHEZ LES ÉTUDIANTS

Le soir de ce jour-là, l’esclave Farradji vint me chercher, très mystérieusement, comme s’il s’agissait d’un complot.

Il m’annonce que Si El-Madani, frère de Si Mohammed Laredj, et quelques-uns de ses camarades, étudiants à la grande mosquée, m’invitent à aller prendre le thé chez eux…

J’évoque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le livre de Mouliéras, « Le Maroc inconnu », prête aux étudiants marocains. Pourquoi Farradji prend-il toutes ces précautions pour me transmettre l’invitation de ces jeunes gens ?