Cet autre vient du Djebel-Zerhaoun. Médecin et sorcier, petit, sec, musclé, la peau tannée par le soleil du Soudan où il a voyagé pendant de longues années, il vagabonda, avec les caravanes, de la côte sénégalaise à Tombouctou. Au long de ses journées, il dosera lentement des médicaments et feuillettera de vieux grimoires maugrebins.
Le hasard a réuni ces gens à Kenadsa. Demain, ils s’en iront, dispersés sur des routes contraires, allant tous avec insouciance vers l’accomplissement de leur destinée.
La communauté de leurs goûts les a rassemblés dans ce refuge saure, où ils coulent les heures lentes de leur vie exempte de soucis.
Le soir, un rayon oblique et rose tombe de l’œil dans la pénombre de la salle. Les fumeurs de kif se groupent, se tassent, le turban orné d’une branche odorante de basilic. Ils se rangent le long du mur, accroupis sur leur natte, et ils fument leurs petites pipes de terre rouge, emplies de chanvre indien et de tabac maure en poussière.
Hadj Idris bourre les pipes et les distribue, après en avoir soigneusement essuyé le tuyau sur sa joue, par politesse. Quand sa pipe est vide, il recueille délicatement la petite boule de braise restée au fond et la dépose dans sa bouche — il ne sent pas la brûlure — puis, la pipe bourrée, c’est cette cendre ardente qui sert au Filali pour rallumer le petit foyer qui, pendant des heures, ne s’éteindra plus. Très intelligent, l’esprit fin et pénétrant, adouci d’une continuelle demi-ivresse, il allaite son rêve à la fumée stupéfiante.
… Les chercheurs d’oubli chantent en battant paresseusement des mains ; leurs voix de rêve montent tard dans la nuit, à la lueur trouble d’une lanterne à carreaux de mica ; puis peu à peu les voix baissent, deviennent plus lentes, plus oppressées ; enfin les fumeurs de kif se taisent, le regard fixé sur leurs fleurs, en extase.
Ce sont des épicuriens, des voluptueux, peut-être des sages, qui savent, dans le noir repaire des vagabonds marocains, distinguer des horizons charmeurs, édifier des cités merveilleuses où danse le bonheur.