Il avait été un des plus ardents parmi les révolutionnaires de Pétersbourg. Avec deux ou trois autres, il avait fondé un comité d’action pour faciliter les évasions de déportés politiques. Il avait été l’âme de son groupe. Tout cela était même très récent. Maintenant, sans que ses convictions se fussent modifiées, il perdait tout vouloir d’action, toute énergie. Il éprouvait un torturant besoin d’isolement, d’inaction et de silence. L’idée qu’il finirait par être soupçonné de trahison lui causait un violent dégoût : les libertaires allaient-ils se transformer en tyrans, vouloir le garder par force ? N’était-il pas libre de s’en aller comme il était venu, de rentrer dans l’ombre et le silence ?

Orschanow, qui appartenait à la forte race de la Russie orientale, était grand et robuste, à vingt-quatre ans. Mais sa santé s’altérait depuis quelque temps, et ses traits, d’une pâle beauté slave, toute spirituelle, se tiraient. Sous le flot châtain de ses cheveux qui retombaient sur son front, ses yeux bruns avaient pris un regard de tristesse inquiète.

Une jeune femme entra. De haute taille, d’une sveltesse forte dans sa robe bleue, elle avait un beau visage mat, tout de tranquille énergie et de bonté. Ses boucles noires, coupées de près, ombrageaient le front haut et blanc, jetant comme une ombre sur le rayonnement des grands yeux gris.

Le vieil Ossipow embrassa tendrement la jeune femme.

— Enfants, dit-il, voilà Véra Gouriéwa, ma nièce.

On la connaissait de réputation. Son père, noble, haut fonctionnaire du Sud-Est, avait épousé par calcul une riche marchande, Agrafèna Ossipow, la sœur du vieil Anntone. Toute sa vie, Gouriéwa avait gardé le regret de cette mésalliance intéressée. Il n’avait jamais aimé Agrafèna, la reléguant dans son intérieur, sans la mener dans la société. Elle était morte jeune, lui laissant Véra. Gouriéwa avait voulu élever sa fille dans les idées de sa caste, mais une institutrice avait éveillé l’esprit de Véra à la pensée. Elle lui avait conté l’effroyable souffrance du peuple d’où elle-même sortait, elle lui avait façonné une âme ardente et forte de lutteuse.

A dix-huit ans, Véra était venue à Pétersbourg contre la volonté de son père. Elle avait commencé à étudier la médecine, vivant chez son oncle. Puis elle avait épousé un camarade, Stoïlow, d’origine bulgare. Très jeune tous les deux, ils avaient fait un beau rêve de travail et d’apostolat communs. Mais bientôt Stoïlow, faible, indécis, s’était rallié au parti terroriste, se passionnant pour la propagande par le fait, sans trouver la force d’un geste d’audace. Cette impuissance le mena au désespoir et à la mélancolie. Dès lors, la tranquille santé morale de Véra devint un tourment pour son mari. C’était une sorte de reproche constant, malgré la douceur affectueuse de Véra. Un jour, Stoïlow avait imploré de sa femme la séparation, prétextant l’incompatibilité de leurs natures, au fond, par remords de la faire souffrir inutilement. Et ils s’étaient quittés, en camarades, sans rancune et sans haine.

A la suite de troubles universitaires, on avait exilé Véra sur la frontière sibérienne.

Elle avait demandé et obtenu d’être envoyée comme infirmière à Tioumène, au dépôt des émigrants russes se rendant sur les immenses terres incultes de Sibérie. Après deux ans, elle revenait de ce premier contact avec le peuple, toute vibrante de pitié et d’énergie. Elle allait reprendre ses études interrompues.

Tous se levèrent, toutes les mains se tendirent. Chacun se présentait, se nommant lui-même. C’était presque une ovation qu’on faisait à Véra Gouriéwa, car on savait son dévouement insouciant et son tranquille héroïsme, là-bas, dans la géhenne sibérienne.