Stoïlow, présent, serra cordialement la main de Véra.

Quand tous eurent repris leurs places, on la fit parler, raconter ses impressions. Très simplement, modeste, elle disait les foules entassées dans des isba enfumées, sans air, les hommes, les femmes, les enfants, les malades mêlés, dans un encombrement et une saleté telles que des épidémies éclataient à chaque instant. Elle contait l’incurie criminelle, la mauvaise foi de l’administration, son hostilité tantôt perfide, tantôt féroce contre les quelques intellectuels qui, comme Véra, essayaient de faire un peu de bien, de mettre un peu d’ordre.

Pas d’hôpital, pas de médicaments, les rares médecins réduits à l’impuissance, débordés, le cimetière s’emplissant, envahissant les champs voisins, y jetant sa moisson de petites croix noires…

Un grand silence se fit. Une tristesse immense passa dans la salle claire, comme un souffle de détresse, devant ces évocations d’abandon injuste, de misère et de mort.

Mais Véra secoua, d’un beau geste d’insouciance, ses boucles noires.

— Eh, il ne faut pas se laisser désespérer. C’est là-bas qu’on vit, dans la tension perpétuelle des nerfs, de la volonté ! C’est bon, la lutte. C’est une atmosphère saine et vivifiante.

Orschanow la regardait, depuis qu’elle était entrée. Une admiration montait en lui, presque de l’envie, devant cette belle créature si saine et si forte.

Malgré l’ardente sensualité de sa nature, il gardait une grande chasteté de pensée, entretenue par le milieu où il vivait, et où la femme, égale de l’homme, était traitée en camarade et respectée comme telle.

Il se sentait simplement attiré vers Véra, parce qu’elle était une force, une santé, et parce que lui se sentait si lamentablement faible, si irrésolu, si plein d’un amer mépris pour lui-même.

Il regarda Stoïlow avec étonnement et pitié, si jaune, si maigre, l’œil enfiévré et bilieux. Comment l’amour, la tendre présence continuelle d’une telle femme ne l’avait-elle pas sauvé ?