Et il songea à sa propre solitude, à l’abandon où il avait grandi et où il vivait encore. Une pitié lui vint, de lui-même, avec les images de son passé.

Le père de Dmitri, Nikita Orschanow, était un seigneur du gouvernement de Samara. Rêveur, imbu d’idées humanitaires, il s’était ruiné en coûteuses expériences de culture nouvelle, selon des systèmes perfectionnés, qui n’aboutissaient pas.

Il avait épousé Lisa Mamontow, pauvre institutrice d’origine tartare. A la naissance de son second enfant, Dmitri, elle était morte.

L’aîné, Vassily, petit homme raisonnable dès dix ans, s’était fait envoyer chez une tante, à Moscou. Dmitri resta seul, à la garde des servantes.

Très tôt, il devint rêveur, dans le silence de la grande maison, au fond d’un immense jardin devenu une forêt où l’enfant aimait à se perdre pendant des heures. Les noisetiers, les sorbiers, les houx tristes avaient formé une brousse inextricable sous les arbres de haute futaie, les chênes puissants, les tilleuls élancés, les bouleaux délicats à troncs blancs. Un étang dormait dans l’ombre, envahi de roseaux, avec tout le mystère troublant des eaux stagnantes.

Les arbres s’échelonnaient sur une pente douce, masquant la vue. Puis, brusquement, ils finissaient, et c’était la grande Volga, large et lente qui coulait au soleil.

Sur la rive gauche, où était la petite ville de Petchal, c’était la steppe infinie, la steppe libre qui roulait sa houle d’herbes d’un horizon à l’autre.

Dans la brume diaphane des lointains, la rive opposée dressait les falaises de ses collines boisées.

Nikita Orschanow passait des mois dans ses terres éloignées, laissant Dmitri seul. L’enfant au sortir de l’école, s’enfuyait dans le jardin ou dans la steppe. C’était là qu’il avait vécu les meilleures heures de son enfance, en d’indicibles rêveries. Il y avait un silence solennel dans tout ce vaste décor septentrional, d’une mélancolie douce. Parfois, au-dessus de la steppe, un aigle planait, puis s’arrêtait dans l’air, et Dmitri admirait le frémissement continu des ailes fauves de l’oiseau baigné dans le soleil.

Alors, une envie presque douloureuse lui venait, de se griser, lui aussi, d’espace, de courir à travers la steppe, très loin, vers les pays de rêve qu’il pressentait derrière la muraille bleue de l’horizon.