A certaines heures, depuis qu’il avait quitté Marseille, une impatience lui venait de voir cette côte barbaresque tant souhaitée.

A d’autres moments, comme en cette heure silencieuse de la nuit, dans la solitude de son rêve, il eût souhaité que ce voyage durât toujours…

Il était heureux.

Depuis le commencement des troubles, sur les quais, depuis qu’il s’était de nouveau mêlé aux affaires des hommes et à leur agitation, il n’avait plus éprouvé cette sensation infiniment douce de calme mélancolique et de liberté d’esprit qu’il appelait le bonheur, le seul accessible à sa nature, il le savait bien. Et maintenant que tout était fini, qu’il se retrouvait seul, pour entrer dans une nouvelle phase de son existence, il retrouvait avec joie cette sensation et s’y donnait tout entier.

Qu’importait le lendemain, et cet engagement qu’il avait signé et ces cinq années de servitude qu’il avait acceptées.

Il resterait, sous le dur harnais, le plus fortuné et le plus fier des hommes car il portait son bonheur en lui-même.

Aux yeux de tous, il eût passé pour un malheureux raté, voué à la plus misérable des existences, alors que lui-même se considérait en conscience comme l’être le plus entièrement heureux.

Orschanow regarda les feux des Baléares s’éloigner, et disparaître peu à peu, se fondre avec la grande lueur stellaire diffuse sur la mer.

Le Berry roulait de nouveau doucement sur l’eau apaisée et son mouvement monotone berça les rêves et la volupté du vagabond peu à peu assoupi.

CHAPITRE XIII