— Il faut réveiller ceux qui dorment.
— Celui qui dort ne souffre pas. Et s’il rêve, il souffre toujours moins que celui qui veille. Non, il faut se griser à d’autres sources, chercher la vie partout, dans la volupté et dans la douleur, car elle y est également.
— Et comment l’avez-vous cherchée vous ?
— Je vous l’ai dit : j’étais étudiant en médecine, j’étais fiancé à la femme la plus consciente et la plus belle… Un jour, à l’aube, j’ai tout lâché, je suis parti, avec une faulx sur l’épaule, pour travailler la terre et jouir de la vie, avec ce paysan qui est là. Oh ! comme nous avons été heureux, pendant deux ans, sur la grand’route, dans les champs, sur les quais de Marseille, comme débardeurs.
— Comme vous êtes passionné ! dit le Bulgare, sans ironie, avec un sourire plutôt triste. Je reconnais bien le sang russe, ce sang ardent et morbide à la fois, qui coule trop vite, qui brûle les cœurs en les faisant battre une charge continuelle. Moi aussi, je suis Slave, mais combien autre. Vous êtes des hommes de sensation, moi, je suis un homme de pensée.
— Ce n’est pas vrai, dit Orschanow, brutalement.
— Comment, ce n’est pas vrai ?
— Non, ce n’est pas vrai ! Si vous étiez un homme de pensée, si le sang slave ne bouillait pas dans vos veines et ne refluait pas à votre cerveau, vous ne seriez pas ici.
Un peu pâle, le Bulgare le regarda :
— C’est pourtant vrai, ce que vous dites là !